Il était un peu plus de dix-neuf heures trente lorsque je me suis garé dans l’allée, après une journée qui n’en finissait plus. Douze heures de travail dans l’atelier, un réservoir d’essence à fabriquer, un système d’échappement à peaufiner, des problèmes de fournisseur à régler, et ces deux employés qui s’étaient déclarés malades le matin même. J’étais couvert de graisse, le dos en compote, et je n’avais qu’une envie : réchauffer quelque chose au micro-ondes, prendre une douche brûlante et m’effondrer sur le canapé. Mais dès que j’ai franchi la porte, j’ai compris que quelque chose n’allait pas.

La maison était trop silencieuse. La voiture de Céleste était pourtant là, dans l’allée, à ma droite. Aucun bruit de casseroles, aucune musique, pas de télévision. Juste ce silence lourd qui n’annonce rien de bon.
Je l’ai trouvée dans la cuisine, appuyée contre le comptoir, les bras croisés. Elle était habillée avec soin, coiffée, maquillée, comme si elle s’apprêtait à sortir. Ses mains ne tremblaient pas, mais son regard était fixe, trop sérieux. J’ai posé mes clés sur le plan de travail et j’ai tenté un sourire malgré ma fatigue.
— Salut, tout va bien ? Elle n’a pas répondu tout de suite. J’ai ouvert le réfrigérateur, pris une bouteille d’eau, bu une longue gorgée en l’observant du coin de l’œil. Le silence s’étirait, et je sentais mon estomac se nouer d’une manière qui n’avait rien à voir avec la faim.
— Il faut qu’on parle, a-t-elle fini par dire. J’ai reposé la bouteille. — Je t’écoute. Elle a pris une inspiration, puis s’est adossée au comptoir un peu plus fermement, comme si elle se préparait à un discours qu’elle avait répété des dizaines de fois.
— Cette vie, ce mariage… je m’ennuie. J’ai l’impression d’étouffer dans des cases qui ne sont plus les miennes. Je veux explorer d’autres possibilités. J’ai cligné des yeux.
J’étais épuisé, les oreilles encore pleines de bruit de moteur, et les mots qu’elle me lançait semblaient appartenir à une autre réalité. — Pardon ? J’ai dû mal comprendre. — Je te donne deux choix, a-t-elle annoncé, comme si elle me rendait une faveur.
Mon téléphone a vibré sur le comptoir. Un message d’un de mes employés au sujet du planning du lendemain. J’ai posé la main dessus, sans même regarder l’écran. Toute mon attention était fixée sur elle, sur ses lèvres qui s’apprêtaient à me renvoyer un monde que je ne reconnaissais pas.
— Il y a quelqu’un d’autre, a-t-elle dit. Enfin, pas quelqu’un. Je veux dire, c’est plus que quelqu’un. C’est Amaury.
Mon ex. J’ai dû entendre un bourdonnement dans mes oreilles. C’était trop absurde. Nous étions mariés depuis quatre ans, ensemble depuis six ans, et je ne me souvenais pas du moindre accroc majeur entre nous.
Elle avait toujours été un peu distante depuis six mois, c’est vrai. Toujours sur son téléphone, à nous parler de retraites de développement personnel, de vieux amis, de cette personne qui organisait des ateliers sur « les nouvelles formes de relations ». Je pensais qu’elle traversait une crise, un simple passage à vide de la trentaine. Je n’avais jamais imaginé que cela pouvait être une autre histoire.
— Tu peux soit accepter que je veuille explorer quelque chose avec lui, soit rester hors de mon chemin pendant que je le ferai quand même. Je l’ai regardée, attendant la chute. Rien n’est venu. J’ai ri.
Un rire sec, incrédule, qui n’avait rien d’amusé. — Tu plaisantes. Dis-moi que c’est une blague. Elle a soupiré, comme si c’était moi qui compliquais les choses, comme si j’étais le problème.
— Je ne veux pas que ce soit une dispute. Je fais les choses honnêtement, avec transparence. Je ne veux pas faire ça dans ton dos. Je te donne l’occasion d’évoluer avec moi.
L’ironie de la situation était si épaisse qu’elle en devenait presque matérielle. Pendant des mois, elle me parlait de son gourou, de sa jeune prof de développement personnel, d’Amaury dans des conversations qui restaient toujours un peu vagues. Je pensais que c’était des amis, des collègues d’atelier. Je n’avais jamais relevé, parce que je lui faisais confiance.
Et voilà qu’elle me demandait la permission d’aller coucher avec son ex-petit ami, en pleine journée, comme on demande à quelqu’un de passer le sel. Elle me sortait des mots appris par cœur : « les gens de notre âge repensent ce que signifient les relations », « la monogamie n’est pas naturelle », « j’ai lu, j’ai écouté des experts, j’ai parlé à des personnes qui ont dépassé ces schémas ». Elle y croyait. C’était ça le plus effrayant.
Dans ses yeux, elle était sincère en pensant qu’elle me faisait une fleur. J’ai fermé les yeux un instant, compté lentement dans ma tête. J’avais besoin de rester calme. J’avais besoin qu’elle continue, que la vérité sorte pour que je sache exactement à quoi j’avais affaire.
— Depuis quand vous en parlez ? ai-je demandé, d’une voix que je gardais volontairement neutre. — Quatre mois, a-t-elle avoué, une pointe de fierté dans la voix. Quatre mois.
Elle me trompait émotionnellement depuis quatre mois, et maintenant elle voulait la permission de rendre ça physique. Elle avait une certaine logique tordu, celle de la personne qui se croit plus lucide que les autres parce qu’elle l’a dit à voix haute. — Ce n’est pas de l’infidélité, a-t-elle ajouté. Je suis honnête avec toi.
Je ne fais rien dans ton dos. Les acrobaties mentales étaient remarquables. Je voyais ses mains faire de petits gestes doux pendant qu’elle continuait, signe d’un discours mille fois répété. — Ce que je ressens n’est pas mal.
C’est une connexion réelle. Amaury et moi, on est connectés à un niveau spirituel et intellectuel que je n’ai jamais eu avec personne. — Pas même avec moi ? ai-je demandé.
Elle a eu un geste d’impatience. — C’est différent. Tu es stable, mais toi tu es l’homme pour la vie de tous les jours. Lui, il me fait sentir vivante.
Ce n’est pas pareil. Une partie de moi voulait mordre le chemin de fer, mais une autre, plus froide, prenait des notes mentales. Je voyais le tableau complet. Elle avait passé les six derniers mois à tester le terrain, à se rassurer, à se préparer.
Elle avait eu le temps de réfléchir. Moi, j’apprenais tout à l’instant, dans ma propre cuisine, avec la graisse de moteur encore sous les ongles. — Et si je refuse ? ai-je demandé, simplement pour entendre sa réponse.
— Je te l’ai dit. Dans les deux cas, je vais le faire. Mais j’espérais que tu comprendrais. J’espérais qu’on pourrait être des partenaires sur ce chemin, que tu grandisses avec moi.
J’ai hoché la tête lentement, une fois encore. Le schéma était limpide. Elle allait voir si l’herbe était plus verte. Si la relation avec Amaury était aussi bien que dans ses rêves, elle resterait avec lui.
Sinon, elle reviendrait vers moi, comme vers un filet de sécurité, un générateur de secours qu’on rallume quand la panne de courant principale survient. Je n’étais pas une personne, pour elle. J’étais une option, une valeur refuge. — Je vois, ai-je fini par dire.
Et bien, écoute, je vais devoir y réfléchir. J’ai dit ça en reposant la bouteille d’eau sur le comptoir, d’un geste calme. Puis je suis monté directement dans le bureau que nous partagions à l’étage, sans un regard en arrière. Je ne tremblais pas.
J’étais trop vidé pour trembler. Mais mon esprit, lui, tournait déjà à toute vitesse. Je savais où elle cachait ses vieilles affaires. Une grosse boîte en carton, avec ses souvenirs de pré-mariage, était restée poussiéreuse au fond de mon placard.
Ce n’était pas ma boîte, je le savais. Mais elle faisait partie de la maison. Et ce soir-là, j’avais besoin de voir les choses en face. J’ai ouvert la boîte.
Joints de vieux carnets, d’un peu de lingerie qui n’était plus à sa taille, de quelques DVD gravés. Et un peu en dessous, un dossier cartonné. J’ai reconnu l’écriture de Céleste sur les post-it colorés qui dépassaient. Le classeur était marqué « Documents importants » en lettres manuscrites, de son écriture ronde.
Une voix en moi me disait d’arrêter, que ceci était une violation de vie privée. Mais il y a des limites à la décence quand quelqu’un vous a déjà annoncé, il y a une demi-heure, qu’il va coucher avec une autre personne, qu’il vous a demandé de rester hors du chemin pendant que ça se passerait. J’ai ouvert le classeur. À l’intérieur, ce n’était pas des papiers de maison ni des contrats d’assurance.
C’est un dossier épais rempli de captures d’écran. Des conversations d’une autre femme. Des messages entre Céleste et ses amies, Amaury et des potes à lui, des discussions de groupes où des gens qui ressemblaient à des influenceurs de quartier parlaient de sa « période d’éveil spirituel ». Je ne reconnaissais pas les dizaines de conversations sur son téléphone, mais les captures d’écran étaient là, imprimées et classées.
Je l’ai lu. Tout. Quatre mois de conversations, avec des détails qui donnaient la nausée. Où elle racontait à ses amies qu’elle allait « tester la connexion », qu’elle se sentait « vivante avec quelqu’un d’autre », et qu’elle voudrait essayer pour de bon cette fois.
Une autre capture d’écran affichait un message d’Amaury : « Cette fois, on ne se arrête plus. Je peux avoir un hôtel jeudi prochain. » Il y avait aussi la réponse de Céleste : « Je trouve un moyen pour qu’on ait une journée entière. Je suis sûre qu’il va dire oui pour le voyage de pêche.
»
Je me suis adossé au mur du bureau, le classeur tombant de mes mains. J’avais la bouche sèche. Depuis des semaines, je rentrais du travail, et je lui disais que j’étais fatigué, que peut-être on irait voir un film le week-end. Je disais ça pour ne pas craquer, pour entretenir la flamme.
Pendant qu’elle, de l’autre côté, était en train d’organiser sa sortie avec son ex, assise à la table de la cuisine, un sourire aux lèvres, en train de repondre à ses messages pendant que je m’occupais de la vaisselle. J’ai relu les captures d’écran où elle parlait de mon dos. « Il a mal au dos tout le temps, ce n’est plus possible de le supporter. Il me sort de son boulot, il n’a plus d’énergie pour moi.
» J’avais passé les deux dernières années à construire une porcherie à notre avenir, à m’échiner, pour qu’elle puisse avoir un toit décent, pour qu’elle ait le temps de pratiquer le yoga. J’avais cru qu’elle était épuisée, qu’elle avait besoin de soutien. Et elle me rangeait dans la case du mari fatigué et ennuyeux. Cette nuit-là, je n’ai pas fermé l’œil.
Je lui avais dit que j’allais réfléchir, et elle avait hoché la tête, satisfaite, comme si j’étais sur le point d’accepter. Elle m’avait souhaité une bonne nuit et s’était endormie, le sommeil léger de celui qui n’a rien à se reprocher. Au matin, je me suis levé avant elle, comme toujours. Mais au lieu de préparer mon casse-croûte, je suis allé à la salle de bains et j’ai sorti la balance.
Je ne savais plus très bien pourquoi je faisais tout ça, j’avais des courbatures dans la poitrine à la place du cœur. Le jeudi suivant, je lui ai dit que je partais en déplacement pour deux jours. Le chef de chantier avait besoin de moi en bas de la ville pour régler des détails, ce n’était pas compliqué de faire traîner les choses. Elle a souri, presque trop vite.
— C’est une excellente nouvelle, tu vas prendre l’air. Ça te fera du bien. Je me souviens d’avoir hoché la tête, faussement enthousiaste. J’ai pris ma valise, je suis monté dans ma camionnette et j’ai roulé jusqu’au port, je me suis garé près du parking du chantier.
De là, je voyais le toit de l’hôtel qu’elle m’avait montré sur un plan du quartier quelques semaines plus tôt, celui qu’elle disait que son amie organiserait son enterrement de vie de jeune fille. Puis j’ai compté les heures. Pour le moment, je restais là, dans ma camionnette, à observer les allées et venues, à attendre de voir une silhouette familière monter les marches de l’hôtel. À quatorze heures, le téléphone dans ma main a vibré.
Un message d’elle. « Alors, ce déplacement ? » J’ai regardé l’heure. Puis un message d’un autre numéro.
« Elle est partie. Je la vois garer la voiture. Elle entre dans le hall. » Ce n’était pas à elle que je répondais quand je consultais mon téléphone, c’était à un de mes mécaniciens, un garçon de vingt-trois ans, qui trouvait une drôle de coïncidence que je lui demande de surveiller ma maison aujourd’hui.
Il m’envoyait une photo du parking de l’hôtel. La voiture de ma femme était là, garée à gauche de l’entrée, parfaitement visible. Quatre heures plus tard, elle est sortie de l’hôtel. Cheveux emmêlés, les joues rouges, un sourire qu’elle avait abandonné depuis des mois au fond de nos courses du samedi.
Elle est montée dans sa voiture. À dix-huit heures, elle m’a envoyé un autre message : « Tu m’as manqué. Reviens vite. » Il y avait un clin d’œil dans son ton, une certaine fierté dans le texte, l’assurance de celle qui arrive à ses fins sans se faire prendre.
Je n’ai pas répondu. J’ai rangé mon téléphone, j’ai démarré et je suis rentré à la maison. Quand je suis arrivé, elle brillait. Elle avait préparé un dîner, mis une robe légère, elle était toute chose, pareille aux débuts de notre histoire.
— Je peux te parler de mon atelier ? a-t-elle dit, les yeux brillants. Les femmes du groupe de développement personnel sont formidables, elles trouvent toujours des solutions, elles me disent que l’honnêteté, c’est la base d’une fondation pour de nouvelles choses. J’ai posé ma veste.
J’ai pris une assiette dans le placard, je me suis servi de la salade qu’elle avait faite, et j’ai fait rouler un peu de nourriture dans ma bouche sans la goûter. — Dis-moi, c’est quoi le nom de ton groupe de femmes ? ai-je demandé. Parce que j’aimerais mieux connaître ces amies.
— Oh, sur Facebook, c’est un groupe privé, a-t-elle dit, en se penchant d’un air mystérieux. Je te filerai le nom, si tu veux. Mais toi, tu ne fais pas la même chose, hein ? Tu ne fais pas partie de ces hommes qui croient que la vie s’arrête à la maison, qui ne veulent pas grandir.
Un frisson m’a parcouru l’échine. — Tu m’as dit que tu avais un passage à l’hôtel près du port pour le boulot. Tu l’as fait, au moins, ton passage ? Ou tu as fait des heures sup ?
— Non, j’ai fait des heures sup, j’ai répondu, le plus calmement du monde. C’est le genre de boulot que je préfère faire seul, en ce moment. J’ai déposé ma fourchette. La viande avait le goût de la poussière.
Dans le silence qui suivit, elle a eu un sourire bizarre, comme si elle me testait. J’ai sorti mon téléphone de ma poche, j’ai fait défiler quelques captures d’écran et les ai fait glisser sur la table, face à elle. Elle a baissé les yeux. Toutes les photos de son trajet, les messages échangés avec Amaury pour cette chambre d’hôtel, les captures de ses discussions avec ses amies où elle se vantait de la combler, l’impression de son élan, de façon très didactique.
La photo du petit-déjeuner pour deux, le plateau de room service. Je voyais son visage blêmir en temps réel, cacher sa panique. — Franchement, dit-elle, d’une voix qui se voulait encore désinvolte, en crachant un morceau de viande. Franchement, je n’aurais pas dû te dire Ça, c’est allé trop loin, mais je ne vois pas pourquoi tu réagis comme ça, c’est toi-même qui m’as dit de te faire confiance.
— Je ne t’ai jamais dit d’aller coucher avec ton ex, ai-je dit. — C’était pour le groupe. J’ai essayé de te faire entrer dans le groupe, de te faire mûrir, mais tu ne veux pas évoluer. On ne s’est rien caché, on était honnêtes.
L’honnêteté, c’est la base pour un couple moderne. Elle a attrapé les reproductions, les a déchirées en morceaux, se soulevant à moitié de sa chaise, le sang au visage. — Tu m’espionnais, a-t-elle craché. — J’ai vu des clichés de votre aventure dans ma boîte mail ce matin.
Je te jure, j’ai cru que c’était des images d’archives de ta vie de célibataire, envoyer par erreur. — C’est du privé, c’est pas tes affaires ! — Non, c’est vrai, ai-je dit d’une voix égale, en me penchant en avant. J’aurais dû mieux t’écouter, Céleste.
Mais je t’écoute. Raconte-moi tout. Raconte-moi et comment tu as organisé ce voyage, comment tu as planifié la date, comment tu as fixé la chambre d’hôtel avec ton ex, comment tu as décidé que tu allais me mentir à propos du développement personnel, tout ça. Elle est devenue rouge comme une tomate, puis blanche, puis rouge, elle tremblait de colère.
— Ce n’est pas pareil ! La tromperie, c’est quand il y a un aspect caché. On en a parlé, moi je t’ai laissé le choix, je t’ai tout dit avant d’agir. Elle brandit un doigt, prête à poursuivre sa démonstration, mais une lueur d’incertitude dans son regard me fit malgré moi une petite place.
Elle ne se rappelait pas exactement les paroles qu’elle avait employées. Mais je, si. Après six ans, enfin, j’ai parlé pour une fois sur le ton qu’il fallait, net, tranchant, sans colère. Je suis allé chercher le classeur et les preuves, et je l’ai lentement ouvert.
— Je vais te montrer comment tu as fait, ai-je répondu en posant les fiches numérotées sur la table. Tu vois ça ? Ce sont des captures d’écran, datées, à cinq heures du matin. Ici, ton message où tu proposes à Amaury de venir te chercher un jeudi, puisque je suis toujours en atelier le jeudi.
Là, la réservation de l’hôtel, avec ta carte, trois jours avant. Et là, dit mon ordre, en te montrant, la photo que tu as envoyée à ta meilleure amie, avec le sourire que tu affichais le soir de notre mariage en disant que tu allais passer la soirée avec moi alité dans une chambre romantique. Elle la dévisageait, bouche bée, serrant ses bras le long du corps. — C’est moi qui t’ai offert cette montre, a-t-elle murmuré, en montrant mon poignet.
— Exactement. Et c’est mon alliance que je retire. Va faire chambre à part, Céleste. Demain matin, tu iras voir pour la séparation de bien et la garde.
On n’a pas d’enfants, pour une fois, ne me demande pas de laver le linge sale en enfer. — Non, non, c’est une erreur, a-t-elle dit, en tendant les mains vers moi, comme si j’étais en train de perdre la raison. Écoute-moi, je ne sais pas ce que ces messages ont l’air, mais je te jure que c’est sorti de son contexte, c’est pas ce que tu crois… c’était une simple expérience avec moi-même, comme au collège, on se cherchait, on était paumé, moi…
— C’est marrant, parce que sur ces captures d’écran, tu lui proposes un plan à trois avec ta copine. Je vois que vous avez un week-end.
— C’est pas la même chose ! C’était une vanne, c’est des blagues entre moi et Amaury. — Ah, j’adore les blagues. Et la chambre d’hôtel, elle était en promotion ?
Sa tête a touché le mur, les bras ballants. Elle a sangloté, s’est effondrée contre le mur de la cuisine, la poitrine soulevée par des sanglots qui semblaient vrais, mais cette fois en vraie peur. Elle s’est laissée glisser, le visage dans les mains, consistant à se manger dans les bras. — Ça va, ça va, c’est fini maintenant, dis-je en m’approchant, à cause d’une vieille habitude qui ne faiblissait pas.
C’est juste que la tristesse m’a rendu malade, j’ai besoin de temps. Je suis resté là, la regardant se vider. Pendant un instant, j’ai failli m’assoir et la réconforter, ressusciter les bribes de six ans de famille. Mais ma jeunesse était en train de s’éteindre sous mon toit.
La femme qui était à mes pieds n’était pas la même que celle qui m’avait demandé de l’épouser. Celle-ci était capable de réserver des nuits d’hôtel avec son ex et de rentrer après pour raser les murs en parlant de groupe de parole. Je me suis calmement assis à la table, l’ai regardée se ressaisir pendant un long moment de silence, puis j’ai pris la parole. — Bon.
Je n’ai jamais voulu en arriver là, dis-je finalement. J’ai tout gardé. Je n’ai jamais rien gardé de ma vie. J’ai laissé tomber mes rares amitiés, ma famille, mon énergie pour financer ce projet d’atelier, pour qu’un jour on soit à l’abri du besoin.
Et toi tu m’as demandé comment j’ai su. Je vais te dire. La semaine dernière, je t’ai demandé de venir voir les avocats pour faire rédiger le testament, au cas où il m’arriverait quelque chose. Tu as dit que tu préférerais que ce soit quelqu’un de neutre.
Sa mâchoire s’est décrochée. Elle s’est souvenue, une seconde trop tard, il me semble. — Et j’ai lu le compte-rendu de ta séance du groupe, dis-je doucement. Tu l’avais laissé sur l’imprimante.
Mais tu n’as pas fait mention d’un souvenir, même pas une ligne. Je me suis dit que c’était normal, une façon de ne pas m’effrayer. Je n’ai donc rien dit de particulier à l’époque. Pourtant, je me souviens très bien de ce jour-là.
Tu devais être avec tes parents. Tu étais rentrée avec toi-même, tu étais bizarre, tu souriais dans le vide. Je pensais que tu étais heureuse pour ta sœur, que tu étais émue. Soudain, j’ai eu un coup de fatigue immense, un poids dans la poitrine.
— Va te laver, Céleste. Ensuite, on appelle un service de médiation. — Tu exagères, Jean. — Je n’exagère pas.
Je ne veux plus penser à tes mains. Je ne veux plus que tes ongles accrochent mon dos. Chaque fois que tu t’appuies sur ce comptoir pour me sortir une salade, je ne vois plus la mère de mes futurs enfants. Je vois une inconnue qui a planifié un adultère pendant deux mois, en toute honnêteté.
Et ça, je ne peux pas le brûler sous prétexte que je suis fatigué. Elle a recommencé à pleurer, imperceptiblement, comme pour ne pas ternir la nouvelle image d’elle-même. Mais cette fois, c’était presque de la colère rentrée. — Et toi alors, tu te fous de ma gueule ?
Tu n’es pas non plus un saint. Tu passes tes nuits à l’atelier, t’es ravi quand je cherche des sentiments chez quelqu’un d’autre. — Je passe mes nuits à l’atelier pour payer ce qu’on a signé ensemble, ai-je dit en me levant. Et toi, tu croyais peut-être retrouver la même flamme qu’avant en retrouvant Amaury.
C’est ça que tu cherchais, non ? Retrouver l’insouciance du début, quand nous étions jeunes, sans responsabilités, sans ce cœur qui bat pour nous autres. Elle a redressé la tête, surprise. — Tu savais pour Amaury ?
— Je viens de te le dire. Je t’ai vue pleurer quand il s’est marié, à l’époque où l’on se fréquentait encore. Je vois bien les yeux que tu fais aux mariages des amis. On n’est pas sortis de la même histoire, Céleste, et hier, tu as passé cette journée avec lui, à l’hôtel.
Dis-moi, arrête de mentir. C’est mieux comme ça, dis-moi, tu aurais voulu qu’on s’aime toute la vie ? — Je ne suis pas partie hier, murmura-t-elle. C’est resté platonique, ce n’était pas un enfant.
Je n’ai rien répondu. Je suis monté, j’ai pris ma valise, j’y ai mis mon ordinateur portable, les dossiers, un peu d’argent liquide. J’ai emmené mon chat, ce qui ne lui a pas plu, dans sa cage de transport, et j’ai posé le tout près de la porte. — Je pars deux jours chez ma mère, ai-je dit.
Le temps que tu trouves une autre solution pour le logement. Je ne vends pas la maison, on verra pour ça plus tard. Mais je ne dormirai plus sous ton toit, compris ? J’ai pris une poignée de poussière sur la bibliothèque pour la forme, puis je me suis arrêté devant la porte.
— Je ne t’ai jamais menti, et je crois que c’est pour ça que toi et moi on n’était pas pareils. Toi, tu arrives à te mentir à toi-même sur tous les murs. Ce n’est pas grave. C’est une thérapie par l’échec.
Je suis parti cette nuit-là. J’ai dormi deux semaines sur un matelas gonflable dans la chambre de mon meilleur ami, le temps que l’entreprise fasse redémarrer la tronçonneuse, parce que le moral à l’atelier était tombé en panne. Je me souviens que j’ai regardé un match de basket un mardi soir, et puis il a plu dehors, et j’ai regardé le plafond en me disant simplement que j’avais de la place pour me coucher en travers du lit. C’est une victoire anodine, mais je l’ai savourée.
J’ai ressorti mon classeur « documents importants » une dernière fois. Les papiers du divorce, signés, avec la mention de « violences morales au sein du foyer », de « briser l’évolution », ou quelque chose comme ça. Elle a essayé de faire traîner les choses, il a fallu une injonction du tribunal pour qu’elle soit raisonnable. Finalement, j’ai eu le droit de conserver l’atelier, de conserver la moto, la mienne, celle que j’avais construite pièce par pièce, et bien sûr la mienne pour la péniche de soutien, pendant qu’elle prenait la petite cylindrée.
Au final, elle s’en sortait même mieux, une petite cylindrée, ça consomme moins, c’est léger. Je me souviens, le jour où j’ai signé les papiers, je me suis arrêté sur le parking du palais de justice, et j’ai regardé la ville. Sans un pincement au cœur. Enfin, disons plutôt que j’ai ressenti une drôle de fraîcheur dans la poitrine.
Elle m’avait laissé partir avant d’avoir eu le temps de m’arrêter. J’ai remonté mes manches, j’ai senti l’odeur du métal et de l’huile sur mes avant-bras, et je me suis surpris à sourire dans le rétroviseur. Parfois, on croit que le monde s’écroule, et en fait, c’est peut-être une porte qu’on pousse. Une porte avec plus de lumière, plus de bruit de moteur et moins de faux amis.
Chez moi, ce soir-là, le téléphone a sonné. Un ami m’a demandé si j’allais bien, à part le temps, non, il ne s’agissait pas de temps. Je lui ai dit que je sortais d’une période étrange, que j’avais besoin de rouler quelques centaines de kilomètres, sans téléphone. On m’a dit : « Prends soin de toi Jean », et pour la première fois depuis longtemps, j’ai éclaté de rire, un rire net, comme une moto qui repart en pleine explosion.
Je suis rentré chez moi, vers mon atelier, où je savais que des pièces m’attendaient encore. J’avais un projet en cours, et pour la première fois depuis des mois, je me suis dit que la route était ouverte devant moi, et pas seulement le goudron.