Le premier bruit que j’ai entendu en poussant ma propre porte après presque quatre semaines d’absence n’était pas un accueil. C’était la voix de ma belle-fille qui résonnait dans le couloir, puis ses pas rapides et secs, et enfin son visage encadré par la vieille robe de chambre verte de mon mari défunt. Celle que j’avais gardée pliée au fond de mon armoire parce que je n’avais pas eu le courage de m’en séparer. Elle la portait comme si elle était à elle, les manches trop longues roulées sur ses avant-bras, la ceinture serrée d’un geste brusque.

Je suis restée sur le seuil, mon sac de voyage encore sur l’épaule, et je l’ai regardée sans comprendre. Denise me fixait avec cet air à la fois désinvolte et défié qu’elle avait toujours eu, ce mélange d’impatience et d’agacement qui me donnait l’impression d’être une intruse dans ma propre vie. Elle n’a pas dit bonjour. Elle a juste croisé les bras et attendu que je parle, comme si c’était à moi de justifier ma présence chez moi.
Il faut que vous compreniez d’où je viens. J’ai grandi pauvre, pas dans la misère spectaculaire, mais dans cette pauvreté tranquille et discrète où l’on apprend à étirer un poulet sur quatre dîners et où l’on ne se plaint pas parce qu’au moins, il y avait du poulet. J’ai partagé ma chambre avec ma sœur jusqu’à l’âge de quatorze ans. Nous avons changé d’appartement au moins une douzaine de fois avant que je finisse le lycée, souvent parce que le propriétaire vendait le bâtiment où nous vivions.
Ma mère répétait sans cesse que nous ne possédions rien d’autre que notre réputation, et elle avait raison. J’ai commencé à travailler comme simple employée aux archives à l’hôpital Saint-Jude juste après mon diplôme. Je classais des dossiers papier, je répondais au téléphone, et j’ai gravi les échelons un par un jusqu’à devenir administratrice de toute une aile. Je n’ai jamais demandé de reconnaissance pour ça.
Je le faisais parce que mon nom était sur ces responsabilités et que je prenais cela très au sérieux. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris que cette fierté du travail accompli allait devenir mon refuge et, parfois, ma prison. C’est là que j’ai rencontré Walter. Nous nous sommes compris sans avoir besoin de nous expliquer.
Il était calme, solide, un homme qui savait réparer une porte ou apaiser une dispute avant même qu’elle n’éclate. Nous sommes restés mariés pendant vingt-deux ans avant que la maladie ne l’emporte. Vingt-deux ans à construire une vie, à élever notre fils Vincent, à économiser chaque centime pour réaliser le rêve que je portais en moi depuis l’enfance : posséder une maison. Pas un palais.
Une simple maison de trois chambres, avec une salle de bains et demie, un jardin qui donnait sur une clôture en bois et un vieux lilas débordant de fleurs violettes chaque mois de mai. Quand nous avons signé les papiers, j’ai cru que mon cœur allait exploser de joie. Walter est mort quatre ans plus tard, le printemps suivant l’achat de cette maison, comme s’il avait attendu de me voir arriver au bout de notre rêve commun avant de pouvoir s’en aller. Pendant quatorze ans, j’ai entretenu la tradition du lilas.
Chaque printemps, je coupais quelques branches et j’en mettais dans un vase sur la table de la cuisine. Je remplissais la maison de leur parfum sucré et entêtant. C’était ma façon de dire à Walter, à moi-même, que la vie continuait. Vincent est venu pour l’enterrement et il est resté trois semaines, puis il est reparti vers sa vie.
Je ne lui en ai jamais voulu. Le chagrin doit bien se survivre, et parfois la meilleure façon de s’en sortir, c’est de revenir à la normale le plus vite possible. Denise, elle, c’était une autre histoire. Je ne savais pas quel mot utiliser pour la décrire, même après toutes ces années.
Pas méchante exactement, ni franchement grossière. Disons qu’elle avait toujours vécu en pensant que tout lui était dû. Je remarquais la façon dont elle parlait par-dessus moi pendant les dîners de famille, la façon dont elle ne s’intéressait jamais à ma vie mais pouvait parler de la sienne pendant des heures sans reprendre son souffle. Je remarquais tout ça et je me taisais, parce que Vincent semblait heureux et que j’avais appris depuis longtemps qu’une belle-mère qui se plaint de sa belle-fille finit toujours par perdre son fils.
Elle m’a donné deux petits-fils, Ethan et Marcus, des garçons turbulents et maladroits qui laissaient des traces de doigts partout, et je les aimais sincèrement, même si je les voyais rarement. Les visites de plus en plus espacées, les appels raccourcis, les vacances toujours chez sa famille à elle plutôt que chez moi. J’ai encaissé sans broncher, comme j’avais encaissé bien d’autres choses dans ma vie. J’avais pris ma retraite de l’hôpital trois ans plus tôt, et je remplissais mes journées avec tout ce que je n’avais jamais eu le temps de faire.
Le jardin, la bibliothèque, un cours d’aquarelle le jeudi soir, de longues balades dans le quartier. Le matin, je buvais mon café en écoutant les oiseaux. Le soir, je lisais jusqu’à ce que mes paupières se fassent lourdes. Ma voisine, Glattis, passait de temps en temps pour bavarder par-dessus la clôture.
Elle avait soixante et onze ans, l’esprit vif comme une lame et un fichu caractère qui ne supportait ni les bêtises ni les mensonges. J’étais satisfaite. Pas exubérante, pas comblée, mais contente. J’avais appris à me contenter de peu, et ce peu me suffisait.
Jusqu’à ce dimanche soir où mon frère Henry a appelé. Nous avions grandi ensemble dans cette petite ville du Midwest, et sa voix avait conservé cette chaleur facile, ces voyelles traînantes qui me renvoyaient directement à notre enfance. Il n’avait jamais été très bavard, mais ce dimanche-là, ce n’est pas lui qui a appelé. C’est sa fille Ivonne, la voix tendue, qui m’a expliqué qu’il avait eu une attaque cérébrale.
Un accident vasculaire assez sérieux. Il était à l’hôpital en réanimation, incapable de parler, et elle avait pensé que je devais être tenue au courant. Je me suis assise sur les marches du perron et j’ai regardé le lilas pendant très longtemps. Les fleurs étaient fanées depuis des semaines, mais les feuilles, d’un vert profond et charnu, bruissaient doucement dans la brise du soir.
J’ai fini par rappeler le lendemain, puis le jour d’après. C’est là que j’ai eu mon frère au téléphone pour la première fois depuis son attaque. Sa voix était encore pâteuse, comme s’il avait du mal à modeler les mots, mais il était éveillé et il essayait de parler. Au bout de la ligne, derrière lui, j’entendais la télévision et la voix de Denise quelque part plus loin, un peu agacée, et cette espèce de ton plat dans la voix d’Henry qui signifiait qu’il n’écoutait qu’à moitié, perdu dans ses pensées ou simplement épuisé par l’effort de parler.
Je lui ai demandé de quoi il avait besoin. Il a marqué un long silence, puis il a soupiré. Il m’a demandé si je pouvais passer de temps en temps à la maison, vérifier que tout allait bien, arroser les plantes du jardin. J’ai répondu que j’avais un double des clés, que je connaissais le code du garage, que je m’en occuperais.
Répondre m’a aidé. Ça me donnait quelque chose de concret à faire, un but dans ce désordre confus de peur et d’impuissance. Ce n’est que le deuxième jour, quand je lui ai demandé s’il avait des nouvelles de Vincent, que sa voix a changé. Il n’a pas répondu tout de suite, puis il a simplement dit que Vincent avait des soucis en ce moment, il ne savait pas très bien quoi, il n’avait pas tous les détails.
Et il y avait dans sa voix, dans les mots qu’il ne disait pas, cette réticence de quelqu’un qui essaie de protéger un secret. Mais le plus dur, ce sont les visites à l’hôpital. Chaque fois que je prenais la route pour faire les deux heures qui me séparaient de lui, je trouvais mon frère étendu dans son lit, le visage un peu déformé, un bras mort posé sur le drap comme un objet qui ne lui appartenait plus. Il était effrayé d’une façon que je ne lui avais jamais connue, et c’était plus dur à supporter que les dégâts physiques.
Henry avait toujours été le solide, le débrouillard, celui qui réparait tout et qui ne semblait jamais douter de rien. Le voir ainsi, vulnérable et perdu, bouleversait tout ce que je croyais savoir de lui. Et au bout de quelques jours, il m’a avoué que c’était Vincent qui avait proposé d’héberger une amie à lui pour quelques semaines, puis que cette amie était partie sans laisser d’adresse. Je n’ai su que plus tard que cette bénévole avait fini par disparaître, elle aussi, emportant avec elle des objets de valeur dont personne ne parlait.
Henry était généreux, mais il était facilement submergé par ce genre de situations. Il avait toujours été comme ça, incapable de dire non, et j’aurais dû le savoir depuis le début. Les premières semaines, les appels ont été rares. Chaque fois que je rappelais, c’était la même rengaine : tout allais bien, ne t’inquiète pas, concentre-toi sur Henry.
Puis, un jour, j’ai appelé et c’est Denise qui a décroché. Elle m’a dit qu’Henry était sous les draps avec une migraine, qu’elle était occupée, et qu’elle ne pensait pas que j’avais besoin de rappeler si tôt. J’ai insisté, un peu, prête à défendre tout ce que je venais d’entendre, mais elle a éludé. Une semaine plus tard, c’était un texto en majuscules : tout va bien, ne rappelle pas pour l’instant.
Je n’avais pas besoin qu’on me fasse la leçon sur la façon de gérer mon propre frère. Le vingt-cinquième jour, quand j’ai demandé à Glattis si elle pouvait jeter un œil à ma maison et à mes plantes pendant mon absence, elle m’a répondu qu’elle s’en chargeait, l’air presque vexé que j’aie pu en douter. Elle est venue me chercher à l’hôpital, nous avons roulé jusqu’à ma rue, et elle m’a laissée devant la maison le mardi suivant, vers deux heures de l’après-midi, avec le lilas qui commençait tout juste à peine à se faner mais qui restait magnifique, chargé de fleurs violettes. J’ai remercié Glattis, j’ai pris mon sac et j’ai poussé la porte.
Le premier bruit que j’ai entendu, ce n’était pas un accueil. C’était la voix de Denise qui parlait fort dans la cuisine, et puis des pas, et puis elle est apparue dans le couloir, enveloppée dans la robe de chambre verte de mon mari. La porte de la chambre était grande ouverte, et j’ai vu des vêtements éparpillés sur le tapis, des chaussures le long du mur qui n’étaient pas à moi. Mon cœur s’est arrêté, puis il a repris un rythme plus lent, plus mesuré, comme s’il cherchait à gagner du temps.
Qu’est-ce que tu fais ici ? a-t-elle demandé, ou peut-être ai-je posé cette question. Nous nous sommes dévisagées un long moment, figées dans l’entrée, et elle a fini par dire, d’une voix faussement détachée, que Vincent avait quelques problèmes d’argent. Rien de grave, bien sûr, mais les factures s’accumulaient, il n’avait pas trouvé de travail dans son domaine, alors ils s’étaient installés chez moi pour le moment.
Ils n’avaient pas pensé que ça poserait un problème, tu comprends, une maison si grande pour une femme seule, une famille a besoin d’espace. L’espace. Je me suis souvenue du jour où nous avions acheté cette maison, Walter et moi. Je m’étais dit qu’il y avait trop de pièces, que trois chambres c’était trop pour nous deux, et Walter avait ri en me disant qu’on aurait de la place pour les petits-enfants, un jour.
Maintenant, je me tenais au milieu du salon que je n’avais pas vu depuis des semaines, et je voyais l’étendue des dégâts : des tasses qui auraient dû être dans la cuisine, une lampe cassée renversée contre le mur, des journaux qui n’avaient jamais été pliés, et, posée sur la table en bois que j’avais héritée de ma mère, une pile de courriers à moitié ouverts. C’était à ce moment-là que j’ai entendu la voix de mon petit-fils Ethan qui appelait sa mère depuis la cuisine, et j’ai compris que l’évidence était là, sous mes yeux. Nous nous sommes retrouvés dans la cuisine, la porte de la rue donnant sur le jardin, assise en face de ma belle-fille qui s’était resservi un verre d’eau comme si elle était chez elle. Je lui ai demandé où était mon fils.
Elle a haussé les épaules, a tourné la tête vers la fenêtre, puis a finalement dit qu’il était parti quelques heures plus tôt, pour une recherche de travail, ou peut-être un rendez-vous, elle ne se souvenait plus. La porte n’était pas fermée à clé, m’a-t-elle dit d’un ton qui se voulait détaché, j’ai dû oublier de la verrouiller. Nous sommes convenus que j’allais attendre son retour, et elle est retournée dans la chambre, fermant la porte derrière elle sans ajouter un mot. Je suis restée longtemps assise sur le canapé, à écouter le silence de ma propre maison, un silence qui n’en était plus un puisque j’entendais le plancher qui grinçait sous son poids.
Quand Vincent est rentré, il est passé par l’entrée, a laissé tomber ses clés dans un bol qui n’avait jamais servi à ça, et il est venu dans le salon. Il était plus pâle que je ne l’avais vu depuis des années, un peu plus mince, avec des cernes profonds sous les yeux. Il m’a regardée, et j’ai vu dans son regard un mélange de honte et de soulagement qui m’a serré le cœur. Il s’est arrêté devant la porte, comme s’il n’osait pas faire un pas de plus.
Le récit a mis du temps à sortir. Il avait perdu son emploi à la fin de l’hiver, un licenciement économique, rien de personnel, mais les dettes s’étaient accumulées rapidement. Le loyer de leur appartement était trop cher, alors ils avaient commencé à utiliser des cartes de crédit, puis les cartes ont atteint leur limite, puis il a fallu choisir entre payer l’électricité ou faire les courses. Il n’avait pas voulu me le dire, il était trop fier pour ça, et il avait pensé qu’en venant ici, juste quelques semaines, le temps de s’en sortir, je comprendrais.
Il n’avait pas prévu que je reviens si tôt. Je lui ai demandé combien de temps ils pensaient rester. Il a haussé les épaules, un geste vague qui en disait long. Je ne sais pas, maman.
On n’a nulle part où aller pour l’instant. Je lui ai dit que ça ne pouvait pas durer, que j’avais besoin de retrouver ma maison, mon espace, ma vie. Il a ouvert la bouche pour protester, mais j’ai levé la main pour l’arrêter. Je lui ai dit qu’il avait eu tout le temps que j’étais partie pour trouver une solution, et que ce n’était pas en s’installant sans me demander que ça allait s’arranger.
Il a baissé la tête, et j’ai vu une larme rouler sur sa joue, une larme qu’il a essuyée d’un revers de manche furtif, comme s’il avait honte de pleurer devant moi. C’est à ce moment-là que Denise est revenue dans la cuisine, les bras croisés. Maman, a-t-elle commencé, tu ne comprends pas. Non, Denise, j’ai répondu en la regardant droit dans les yeux.
Je ne comprends peut-être pas tout, mais je commence à comprendre certaines choses. Je lui ai demandé d’où venait cette robe de chambre. Elle a regardé le tissu qui la couvrait, a haussé un sourcil. Je l’ai trouvée dans l’armoire de la chambre d’amis, a-t-elle dit, comme si c’était une évidence.
Cette robe de chambre était dans mon armoire à moi, ai-je répondu calmement, en gardant ma voix aussi neutre que possible. Dans ma chambre. Pas dans la chambre d’amis. Elle a haussé les épaules, l’air de dire qu’elle n’avait pas fait attention, que c’était une vieille chose, que je n’allais pas faire un drame pour un chiffon vert.
C’est à ce moment-là que j’ai posé la main sur mon sac, encore posé dans l’entrée, et que j’ai sorti le courrier que j’avais ramassé sur la table. Vous ouvrez mon courrier maintenant ? a demandé Vincent, la voix un peu plus aiguë qu’avant. Je n’ai pas répondu tout de suite parce que j’étais en train d’examiner les enveloppes.
La plupart étaient des factures classiques, mais l’une d’entre elles venait d’un cabinet d’avocats, et elle était adressée à M. et Mme Vincent quelque chose, pas à moi. Je l’ai regardée, puis je l’ai posée sur la table, les doigts légèrement plus lents que je ne l’aurais voulu. C’est quoi, ça ?
j’ai demandé à mon fils. Rien, a-t-il répondu trop vite. Une erreur. Quelqu’un qui avait mon nom.
J’ai ouvert l’enveloppe. À l’intérieur, une lettre d’un cabinet juridique annonçant à M. Vincent que son compte avait été confié à une agence de recouvrement pour une dette impayée. J’ai lu le montant, puis j’ai repris ma respiration.
Ce n’était pas une somme astronomique, mais ce n’était pas rien non plus. J’ai demandé à Vincent combien il devait au total, toutes dettes confondues : les cartes de crédit, les prêts personnels, le loyer impayé de son ancien appartement. Il a hésité, a regardé Denise qui a haussé les épaules, puis il a haussé les épaules à son tour. Environ trente mille, a-t-il dit d’une voix à peine audible.
Peut-être un peu plus, je ne sais pas exactement. J’ai fermé les yeux un instant. Trente mille dollars. C’est le chiffre qui est resté en suspens dans la pièce, un immeuble entier plein de calculs et de nuits blanches.
J’ai demandé d’où venaient ces dettes, à part le loyer et les cartes de crédit. Il a hésité, et j’ai vu Denise serrer la mâchoire. Il y a eu un prêt, a-t-il dit finalement. Quand on a dû réduire les effectifs, j’ai voulu créer une petite entreprise de réparation, j’ai investi dans du matériel, mais le marché n’a pas suivi et l’argent est parti.
Deux semaines, lui ai-je dit. Vous avez deux semaines pour trouver autre chose. Il a ouvert la bouche pour protester, mais Denise l’a coupé d’un rire bref, sans joie. Deux semaines ?
C’est tout ce que tu trouves à dire ? On est ta famille, on a besoin de stabilité, pas de délais. Vous avez eu tout le temps que j’étais absente pour bâtir cette stabilité, ai-je répondu en soutenant son regard. Vous avez décidé de vous installer ici sans me demander, de vous approprier ma maison, mes affaires, ma vie.
Je ne vous dois pas une explication de plus. Elle a poussé un soupir exaspéré, a secoué la tête, puis elle est sortie de la cuisine sous le regard impénétrable de Vincent. Nous sommes restés un moment sans rien dire, chacun de notre côté de la table, dans le silence lourd qui s’était installé entre nous. C’est lui qui a parlé le premier, d’une voix plus douce, plus fragile que je ne lui connaissais.
Je suis désolé, maman. Je sais que ce n’est pas une raison, mais je suis vraiment désolé. Je nous aimais bien. Je n’avais pas réalisé à quel point cette maison me manquait jusqu’à ce que je voie des étrangers s’y installer.
Deux semaines, ai-je répété, plus doucement cette fois. Tu m’as appelé pour qu’on te sorte de ce pétrin, et j’ai été là. Maintenant, il faut que tu te sortes de celui-là par toi-même. Il a hoché la tête, a posé ses mains sur la table, puis les a retirées.
Je vais appeler mon avocat, ai-je ajouté. Je ne les connais pas, mais on a besoin de vérifier s’il y a des démarches juridiques à faire pour t’éviter de créer un préjudice. Il a cligné des yeux, surpris. Ton adresse, ai-je précisé.
Si tu as reçu du courrier ici, des créanciers pourraient penser que tu résides chez moi. Il faut que je vérifie que ce soit clair, sinon je risque des ennuis avec mon assurance, peut-être même que certains créanciers essaient de me réclamer quelque chose. Je ne pense pas, mais je préfère être prudente. Il a écouté, a hoché la tête, puis il est sorti de la cuisine sans un mot de plus.
Je l’ai vu traverser le séjour, entrer dans sa chambre d’enfance et fermer la porte derrière lui. Denise est restée seule à la cuisine, les bras croisés, me regardant d’un air à la fois dur et gêné. Elle a secoué la tête, a roulé des yeux, puis est partie s’enfermer à son tour dans la chambre principale, celle qui avait été la mienne avec Walter. J’aurais dû être épuisée.
J’étais restée debout toute la journée, je venais de vivre le choc de ma vie, et pourtant, je me sentais étrangement calme, comme si le fait d’avoir enfin mis des mots sur la situation m’avait permis de retrouver mes esprits. Mon avocat s’appelait M. Barnes. Il m’avait aidée à mettre de l’ordre dans la succession de Walter, et je l’ai appelé le lendemain matin, avant même de faire mon café.
Il m’a écoutée, a posé quelques questions sur les dates, sur l’état de la maison, sur le courrier que j’avais ouvert, puis il m’a dit qu’il enverrait une lettre datée, un document officiel, rappelant que Vincent ne résidait pas à mon adresse et qu’aucune dette ne le concernait. Il m’a conseillé d’envoyer des copies certifiées conformes à toute partie concernée, et que si Vincent choisissait de respecter mes limites, ces lettres ne serviraient probablement jamais. Ce même soir, alors que je réfléchissais à tout cela assise à la table de la cuisine, Denise est sortie de la chambre, est venue s’asseoir en face de moi, les mains à plat sur le bois. Elle m’a dit, sans préambule, qu’elle allait peut-être avoir besoin de s’absenter un peu plus longtemps pour s’occuper de sa mère qui était malade, et qu’elle voulait me prévenir qu’elle pourrait réaménager le garage pour que je puisse y stocker mes affaires si je le souhaitais.
Je l’ai écoutée, l’esprit ailleurs, avant de lui demander si sa mère allait mieux. Elle a haussé les épaules, m’a répondu que ce n’était pas le moment d’en parler, qu’elle devait y aller, et elle est retournée s’enfermer dans la chambre. Les deux semaines qui ont suivi ont été étranges. Vincent a trouvé du travail rapidement, un emploi moins prestigieux que le sien mais au moins c’était quelque chose.
Il m’a appelé un soir, sur le palier de son immeuble, pour me dire qu’il avait trouvé un petit appartement près de son boulot, qu’ils allaient emménager à la fin de la semaine. Il n’a pas été question qu’ils restent, et je ne lui ai pas demandé de s’expliquer sur le retard des fonds. Il m’a juste dit, d’une voix hésitante :
On peut se voir un de ces jours ? Maintenant qu’on est proches, et peut-être qu’on pourrait prendre un café, tous les deux, sans que ce soit un drame ?
J’ai dit que j’aimerais bien. J’ai entendu sa respiration hésiter, puis il a dit : Maman, je suis vraiment désolé. Pour tout. Je sais, ai-je répondu.
Moi aussi. Le téléphone a éclaté en sanglots au moment où je m’attendais à ce qu’il raccroche. Je t’aime, maman. Tu le sais, hein ?
Oui. Je sais. Quand ils ont enfin emménagé, emportant leurs cartons et leurs affaires, la maison m’a semblé immense et silencieuse. Je me suis dit que ce serait une bonne chose, peut-être.
Il y a des semaines où je n’ai pas pensé à cette conversation, et d’autres où elle me revient, accompagnée d’une bouffée de tristesse qui me surprend encore. Les semaines ont passé. Les appels de Vincent ont continué, espacés au début, puis un peu plus réguliers, de plus en plus longs à mesure que nous nous apprivoisions. Nous parlions de son travail, de la météo, du lilas qui bourgeonnait, de tout et de rien, évitant soigneusement les sujets douloureux.
Un samedi matin, j’ai découvert que le vieux bol en terre cuite que ma mère adorait avait été réparé et posé bien en évidence sur une étagère du séjour. J’ai marqué un temps d’arrêt, puis je suis allée dans la cuisine et j’ai rempli la bouilloire. Le café a coulé en silence, mes mains tremblant légèrement. À côté de la cafetière, il y avait un mot, écrit dans l’écriture hésitante de mon fils : Désolé pour le bord de terrain.
On peut réparer ce qui est cassé, si tu veux bien essayer. Je l’ai lu une fois, deux fois, puis je me suis assise à la table, le mot toujours entre mes doigts, et j’ai laissé le silence m’apaiser. J’ai pensé à ma mère, qui rangeait dans des boîtes en carton tout ce qu’elle ne pouvait pas garder mais qu’elle refusait de jeter, des objets chargés d’histoires que je ne connaîtrais jamais. J’ai pensé à ce que cette maison représentait pour moi, à ce que j’avais failli laisser partir tout ce temps.
J’ai pensé à Vincent, qui avait enfin compris. Et je me suis dit que certaines choses méritent d’être réparées, même si les fissures restent visibles. Je lui ai répondu par un texto plus tard dans la journée, les mots simples et directs : Moi aussi. On peut essayer.
Le dimanche suivant, il est venu pour le déjeuner, son simple sourire fatigué comme une évidence. Nous avons parlé de tout et de rien, de son travail, de ses projets, et du lilas, qui n’avait jamais été aussi florissant que cette année-là, comme s’il était lui aussi impatient de tourner enfin la page.