Nadia Sorel sortit la première, suivie de Josianne, puis d’Ophélie, puis de Matthéo, qui fermait la marche comme quelqu’un qui ne sait pas très bien comment traverser cette histoire. Je la voyais tenir le cadre photo contre sa poitrine, sans le regarder constamment, mais en y revenant sans cesse du coin de l’œil, puis directement, puis encore du coin de l’œil. La toute première chose que j’avais remarquée chez Bastien, il y a plus de cinquante ans, c’était justement cette façon de remarquer les gens sans être remarqué lui-même. Elle tenait cela de lui.

Elle avait dû le prendre sans le savoir, comme on prend une inflexion de voix ou une certaine manière de hausser les sourcils quand on réfléchit. Il y avait des choses à terminer avec Nadia, d’abord. Des précisions à apporter, un formulaire à signer confirmant que je restais l’unique détentrice de la cabine et que les modifications non autorisées avaient bien été annulées dans le système. Je répondis avec les mots que j’avais préparés : que je n’avais pas beaucoup voyagé, mais que j’avais appris à connaître un homme qui, lui, n’avait jamais cessé.
Je mis la boîte en bois dans mon sac avec soin, la lettre encore pliée entre les deux autres objets. Je gardais le carnet original, je laissais une copie entre les mains d’Hélène. C’était l’accord que j’avais négocié la veille dans le bureau du commandant, même si ce n’était pas tout à fait un accord, plutôt une manière de faire comprendre les choses sans avoir à les crier. Avant de quitter le navire, je saluai le majordome de ma cabine, un jeune homme qui m’avait servi pendant quatre jours.
Il s’appelait Malik et il venait de la région de Tanger. Il me parla un peu de chez lui, du port, de la lumière si particulière du détroit de Gibraltar. Je lui dis que la Méditerranée est une chance, que ceux qui l’ont ne devraient pas l’oublier. Il eut un petit rire doux et me souhaita une belle arrivée.
Mon mari m’avait appris que la politesse n’est pas une faiblesse, que c’est une forme de respect qui se cultive comme un jardin. Le matin du retour à Marseille, j’étais debout avant l’aube, encore une fois. Je me préparai un café que je bus debout dans la cabine, sans trop penser, en laissant juste mes yeux se poser sur la surface grise de la mer que les lumières du port commençaient à teinter de rose. Ce premier café à la maison après un voyage a quelque chose d’irremplaçable.
Mais je n’étais pas encore chez moi. Il me fallait d’abord assister à la cérémonie des Livrets de Marius, puis la lettre, le bureau du commandant, le restaurant d’Ajaccio, et seulement après, les conversations avec les gens que nous aimons. Sur le pont, je m’arrêtai un instant pour regarder une dernière fois la Méditerranée. Elle était là, immense, présente, mais déjà si différente dans la lumière du matin que je la reconnaissais à peine.
J’avais passé des heures à la regarder depuis ce même pont, petite d’abord, puis plus grande à mesure qu’on approchait, puis si présente qu’on ne voyait plus qu’elle. Aujourd’hui, elle me semblait presque un personnage de cette histoire, un personnage un peu à part, qui n’avait pas dit son dernier mot. Une femme de soixante-dix-huit ans sait reconnaître les grands silences des autres parce qu’elle en a porté tant, dans sa propre vie. Elle sait qu’un silence n’est pas une absence de paroles, mais des paroles qui n’ont pas trouvé leur chemin.
Je me retournai et j’aperçus Ophélie qui me regardait depuis le pont supérieur. Elle n’agita pas la main. Même si le soleil me gênait, je la voyais très bien. Je ne fis pas le geste de l’appeler.
Je sentis juste quelque chose se dénouer dans ma poitrine, comme un nœud qu’on relâche un peu, sans le défaire tout à fait. À l’intérieur, j’empruntai par erreur un long couloir qui longeait les cabines. Les portes se suivaient de chaque côté, numérotées de chiffres nets. Je finis par trouver mon chemin et déposai le cadre contenant la photo de Bastien contre la fenêtre du grand salon, bien en vue.
Puis je sortis le carnet à la couverture bleue et je le posai à côté du cadre. Maintenant la photo me regardait. La mer, derrière sa tête, paraissait presque vivante. Je posai la main sur la couverture du carnet.
Le papier était doux, la couverture ne brillait pas comme du cuir neuf, mais comme une matière qui a pris le temps de s’user. J’ouvris le carnet à la première page. Dans la marge, il avait écrit quelque chose au crayon, une écriture penchée qui remontait légèrement. Je mis un certain temps à déchiffrer : « Écris pour comprendre.
» C’était son conseil préféré. Chaque matin, j’avais pensé à mon retour. J’avais pensé à la conversation que j’aurais avec Ophélie, non pas sur ce que j’allais lui dire, mais sur la manière de le dire. Ce qu’on dit à quelqu’un qu’on aime et qui nous a blessée peut être juste, tout à fait juste dans le fond, et pourtant complètement raté si on ne réfléchit pas à la manière de le dire.
Je m’étais souvent posé cette question : était-il possible d’aimer quelqu’un sans le comprendre, ou était-ce une affaire de mots qui n’avaient pas encore trouvé leur place ? Et cette manie qu’Ophélie avait de ne jamais rien garder pour elle, de tout raconter, de tout dire, je la lui avais peut-être léguée sans le vouloir. La voix était tombée, j’avais toujours parlé avec mes mains, et ma fille paraissait si jeune, si entière. J’aurais pu la laisser à la maison, lui épargner cela, garder le silence comme je l’avais toujours fait.
Puis je pensais à Bastien. Il détestait la phrase d’avant, la phrase qui commence par « on aurait dû ». Je l’entendais encore me dire que ce qu’on aurait dû faire n’a jamais fait avancer personne. Je montai à l’étage.
Nous étions en mer depuis trois jours déjà quand j’avais enfin décidé d’ouvrir la lettre. Ophélie était partie à Ajaccio avec Matthéo visiter des endroits de son enfance. J’étais seule dans la cabine. La lettre était sur la table, une enveloppe de papier épais, d’un blanc qui n’était plus tout à fait blanc, marquée par les deux pliures du courrier.
Sur l’enveloppe, l’écriture n’était pas celle de Bastien. C’était une écriture de femme, inconnue. Il y avait écrit mon nom, simplement : « Raymonde ». Pas Madame Castelli, pas Raymonde d’une certaine manière avec un autre prénom.
Raymonde, comme une évidence. J’avais mis trois jours à l’ouvrir. Trois jours pour ce geste simple qu’on fait des milliers de fois dans une vie sans même y penser. Trois jours, parce que je savais que cette lettre-là n’était pas comme les autres.
Quand je l’ouvris enfin, je ne lus pas tout de suite. Je respirai. La lettre était datée du début du mois, deux semaines avant sa mort. Elle disait : « Ma très chère, je vous avais promis de vous écrire, mais promettre et faire sont deux choses que je n’ai jamais réussi à accorder.
J’ai si souvent pensé à vous, à votre patience, à votre obstination tranquille. Cette croisière a été ma dernière tentative pour remettre les choses à leur place. Les choses que j’aurais dû vous dire, les choses que j’aurais dû répondre à vos silences. Ne croyez pas que je n’aie pas compris, que je n’aie pas fait l’amalgame entre ce que nous ne nous disions pas.
Je ne vous demanderai pas de pardonner, ce serait trop simple, trop attendu. Je vous demande seulement de vous souvenir que, dans une autre vie, j’ai pris le temps de vous connaître, de vous aimer, de vous regarder exister. » La signature manquait. À la place, il y avait juste un nom, écrit deux fois : « Bastien », d’abord, puis en dessous « Bastien », encore, comme s’il avait voulu s’assurer qu’on ne puisse pas se tromper.
J’avais dû poser la lettre quelques minutes — je ne sais plus trop combien — et regarder par le hublot. J’entendis ma propre voix qui disait quelque chose comme « bon » ou « d’accord », peut-être les deux. Je n’avais pas pleuré. J’avais dépassé l’âge des larmes faciles, même si certaines larmes ne connaissent pas les âges.
J’avais relu la phrase où il parlait de « l’amalgame » entre « ce que nous ne nous disions pas ». C’était presque parfait comme formulation, presque maladroit, comme lui, la maladresse d’un homme qui n’avait jamais su dire les choses simples au bon moment. Il signait de deux fois son nom parce que ces lettres, la première, celle qui était partie, et la deuxième, qui n’était pas partie, se répondaient dans une espèce d’écho qui n’appartenait plus à personne. « Je vous prie de croire, madame, à ma considération distinguée » — c’était la dernière ligne, avec cette formule impersonnelle qui ne ressemblait à personne.
Il avait dû la copier sur un modèle, comme on copie une recette, parce qu’on ne lui a jamais appris à écrire à une femme qu’on a laissé partir sans lui dire pourquoi. Le navire ralentit légèrement. Nous approchions de Marseille, mais j’étais encore loin d’être prête. Le retour à la maison a ceci de particulier qu’il oblige à se réinstaller dans sa propre vie.
Je pensais à Bastien, à ce que les autres en disaient, à ce qu’Ophélie en lisait. Elle parlait de lui avec une tendresse presque féroce, comme pour se raccrocher à quelque chose qui ne demandait qu’à s’éloigner. Il avait été pour Ophélie un père distant en apparence, un homme qui partait des mois entiers et qui revenait juste le temps de reprendre sa place. Il revenait toujours, c’est vrai.
Mais ce n’était peut-être pas une simple habitude. C’était peut-être une manière de lui dire, sans les mots, qu’elle comptait, sans quoi, à quoi bon revenir ? Je me souvenais de la première fois qu’il m’avait dit qu’il m’attendait. C’était sur l’île de Porquerolles, en face de la grande plage, il y a près de cinquante ans.
Il m’avait dit qu’il m’avait attendue toute sa vie sans le savoir avant de l’apprendre. Une phrase qui fit sourire ma mère quand je la lui rapportai, une phrase qu’il ne répéta jamais, mais dont je gardais le souvenir comme on garde un objet précieux. « J’aurais dû le noter », disait-il parfois. Il avait remarqué, avec cette attention de marin pour tout ce qui se passe à la surface des choses, que j’étais belle dans le soleil du matin, quand mes cheveux prenaient une autre couleur.
Il me l’avait écrit, mais il me l’avait surtout dit, d’une manière presque détachée. Plus tard, la vie avait fait son œuvre, on s’était pris dans des choses qui ne se choisissent pas : les enfants, l’argent, le temps qui passe et ronge les élans. Il regardait rarement par-dessus son épaule, mais le connaissant si bien, je savais qu’il n’avait pas oublié le soleil du matin. Il pensait peut-être encore à d’autres matins, ceux qu’on ne rattrape plus.
Le mari de la jeune femme qui tenait la petite épicerie me parla de Port-de-Bouc, des années que je n’y avais jamais vécues, de la manière dont les choses avaient changé. Il sembla faire le chemin à l’envers, comme pour se purger d’un savoir trop pesant. Je hochai la tête en silence. Les hommes qui ont beaucoup voyagé sont parfois les plus immobiles, à attendre un départ qui ne vient plus.
Je ne savais pas si Bastien appartenait à cette espèce, lui qui avait choisi de raccrocher juste au moment où tout commençait à s’éloigner. La retraite n’avait pas été facile à vivre pour lui. La mer lui manquait au point d’en perdre le sommeil, mais il ne se plaignait presque pas, de peur d’ajouter un poids de plus. Il avait pris le carnet bleu à la couverture cartonnée et des stylos au débit rapide.
Il écrivait parfois des heures entières, le soir, à la table de la cuisine, avant que le repas ne refroidisse. Sur la table de la cuisine, il écrivait à l’encre bleue, avec netteté, en tremblant un peu sur les accents. La lettre à Ophélie, qui était arrivée un mois après sa mort. Le matin était enfin là, dans sa lumière triomphante.
Le soleil montait au-dessus du port, et je restai sur le pont, les mains posées sur la rambarde, à regarder la ville se présenter à nous. L’arrivée à Marseille est une image que j’ai vue cent fois, mais je ne m’en lasse pas. La basilique nous regardait approcher, se détachant sur le ciel pâle comme une serviette jaune pâle qu’on aurait posée là. Ses pierres semblaient peser sur la colline, la retenir au sol.
Il avait raison de la soigner, toutes ces années, dans ses dessins. Elle était pour ceux qui reviennent l’assurance qu’il existe quelque chose qui ne bouge pas, une matière qui ne s’effrite pas quand on s’éloigne. Je le lui dis, très vite, une question de secondes. Le port approchait à toute vitesse, hissant ses grues, ses conteneurs, ses bâtiments administratifs d’un blanc qui absorbait le soleil.
On distinguait de l’agitation des clés, des appels, des jurons du travail qui devenait n’importe quoi. Et puis le quai, la foule, les silhouettes qui s’y trouvaient. Je cherchai des yeux, sans le faire exprès, quelqu’un qui ne pouvait pas s’y trouver. Le commandant Fitoussi parla avec moi un long moment, je me souviens, par-dessus le bruit de la bâche qui se déroulait.
Il me montra du doigt, sans insister, les gens qui faisaient signe depuis la digue, occupés à retrouver leurs valises, leurs proches, leur vie. Il me rappela, très vite, presque en privé, ce que j’avais demandé un an plus tôt, dans mon courrier, à propos de la seule question qui comptait vraiment, si la cabine était bien extérieure et non sur le passage. Ce fut ma fille qui la prit, la photo, qui la reçut. Elle s’approcha sans faire de bruit, le cadre dans les mains, et je la laissai faire.
Je ne lui en voulais pas, à vrai dire. Elle avait, ce matin-là, ce quelque chose de fragile et de décidé à la fois, comme ceux qui viennent de comprendre une chose importante et qui n’ont pas encore trouvé comment la dire. Je lui racontai tout, dans la voiture, les mains accrochées à la portière, tandis que la ville défilait dans les vitres. Elle écouta, sans m’interrompre, pendant un long moment.
Puis elle me dit, très vite, que les gens, ils pensent qu’on a travaillé dans le bâtiment parce qu’on les aimait, les bâtiments, mais c’était pour être plus près du ciel. Parce qu’être loin de la mer, on ne prend pas ça, on court à côté. Parce que quand on est né dans son auge à poissons, elle remuait encore la queue dans l’air quelque part. Elle me dit qu’il lui semblait que c’était la mer qui était arrivée, qu’il avait remonté le courant de l’été, qu’il avait posé ses coudes sur le monde et son menton sur ses poings.
Je n’avais jamais entendu une phrase pareille sortir de la bouche d’Ophélie. Elle pouvait bien la tenir de sa grand-mère ou de son frère, ou de personne. Elle avait peut-être. Elle disait toutes ces choses sans même s’en rendre compte, sans les peser, les mots lui venaient comme ils venaient, comme au hasard.
C’est elle qui se souvenait le plus de lui des bouts de phrase que nous avions en commun. J’étais la seule à me souvenir de certaines choses, c’est ce que je compris, lentement, à mesure que les semaines passaient et que le grand calme s’installait. Les matins, surtout, il y avait ce regard de chien battu qui m’attendait au bord du lit, la tête entre les pattes, en frétillant de la queue, paraissait-il, au point que le lit claquait comme un bateau. Je n’arrivais pas à me décider à lui frotter les oreilles.
Il fallait peut-être des années pour apprivoiser ce grand corps, ses élans et ses silences, et que même quand on croyait le connaître, il restait quelque chose qui se dérobait. Ce vide-là, il ne se remplit pas, il se contourne. On apprend tout juste à ne pas tomber dans les trous qu’il laisse. C’est ce qu’on appelle vivre, le reste n’est que de la vitesse.
Je le sais, moi, la vieille dame au regard bleu qui me ressemble et qui ne renonce jamais. Je n’aimais pas beaucoup les gens, j’avais fini par leur préférer l’absence, les chiens, le café brûlant vers qui l’on se tourne. J’attendais je ne savais pas quoi : une lettre, une explication, l’envie qui me prenait enfin. Je n’avais pas compris qu’il était mort, que l’attente avait fini par se recroqueviller au fond de la boîte aux lettres, avait pris la poussière, s’était fanée entre les vieux papiers.
Il n’y avait plus de place sur les étagères pour tout ce qui se rangeait, et pourtant tout avait été rangé. À présent, nous avions laissé le port derrière nous. La ville se tenait dans le rétroviseur, ses collines, la basilique qui ne nous lâchait plus, cette vieille icône blanche qui veillait sur les départs et les retours. Ophélie se tourna vers moi depuis le siège avant, m’obligeant à faire de même pour nuancer le reproche.
Sa voix était posée, comme quelqu’un qui choisit soigneusement ses mots pour ne pas blesser un point sensible. « On ne s’est pas entendues pendant des années », dit-elle. « Non », répondis-je, « on s’entendait, on ne se parlait que pour exister ». Il me prit un immense effort pour ne pas la détruire du regard, pour ne pas la détruire quand elle me disait qu’il avait déménagé à la maison de la rue Sainte.
La lumière baissait sur les toits du Panier, escaliers qui dégringolent du musée à la mer encombrés de monde, de cagnas, de barques colorées, de vieux promontoires dorés. Je décidai qu’il était temps, une fois pour toutes, quel que fût le prix, d’alléger cette maison pauvre et noire. Sur cette côte rocheuse, étroite et fertile, accrochée à la mer, j’avais pris le parti de croire que nous n’avions pas dit le dernier mot. Ne pas bouclé, ne pas dire c’est comme ça.
Nous soutenir à travers les silences, les colères, les incompréhensions, les mots trop durs, les jugements trop rapides. Je devais me souvenir que lui aussi, de son côté, il lui avait fait traverser des choses. Finalement, il y avait les personnes comme Bastien, ceux qui partent sans bruit, des écrivains, des gens de parole, des gens de silence. Les gens biens ne font jamais de bruit, ils ne cassent rien, ils ne font que passer.
Je demandai des nouvelles de son travail, sans réfléchir, comme on lance une bouée à quelqu’un qui se noie. Il se mit à parler de je ne sais plus quoi, un chantier quelque part, vite, comme pour se prouver qu’il était encore vivant. Et moi je l’écoutais à peine, parce que je pensais à la dernière fois que j’avais vu Bastien, il y avait des semaines de cela. Il m’avait dit, avec cette voix que je ne lui connaissais pas, que ma place était derrière un comptoir à préparer des cafés, à servir des gens que je ne connaissais ni d’Ève ni d’Adam, à faire des allers-retours entre la machine et les tables pour faire durer l’instant de la consigner, ce livre de bord de bord que je commençais à trouver lourd, à la fin.
Je rempoirai le stylo, le posai sur le papier à lettres. Le soir même, il fut long, je rédigeai une lettre, puis une autre, puis une troisième, mais aucune n’était bonne, je les déchirai toutes, encore et encore, jusqu’à ce que j’abandonne, l’écume blanchissait la traînée du navire. Je baissai les yeux sur les assiettes, les petites assiettes blanches où la sauce commençait à figer. Je sentis le comment de la première vague se bloquer dans ma gorge.
La suite, je ne pouvais même plus avaler, la bouchée que je m’étais mise dans la bouche il y a longtemps, comme si j’étais en haut de l’air depuis toujours. Je déglutis avec peine. Ophélie reposa sa fourchette, les reflets durs des néons sur ses joues quand elle me dit qu’elle comprenait, et que c’était peut-être le plus dur à avaler, moi qui venais à peine de la rejoindre. Je hochai la tête lentement.
L’oxygène se fraya un chemin dans mes poumons. Un serveur déposa l’addition dans une petite coupelle de porcelaine, l’air de ne pas y toucher, comme s’il avait fait ce geste des milliers de fois, pour d’autres, pour d’autres histoires que nous ne saurions jamais. Je laissai l’addition dans la coupelle sans la prendre. Une histoire, ce n’est pas fini parce que l’on se tait.
Une histoire, ça ne s’arrête jamais comme ça, d’un coup, parce que les mots manquent. Qui dois-je déranger, chaque année, pour savoir si je suis encore assez vivante, si mon nom est toujours dans l’ordre des choses, s’il est inscrit en lettres pas trop pâles quelque part ? Des épouses, des sœurs, des veuves, des éplorées et des révoltées qui pleurent leurs morts, certains fortes, certaines lamentablement. Tendre la main d’abord vers un ami, un voisin, une dame de l’aide sociale.
La souffrance n’est pas une chose solide qui se joue à un jour précis, une fois pour toutes, et qu’on porterait pour la vie ou pas du tout. Ce n’est jamais fini, la souffrance, on la porte le mieux qu’on peut dans un grand gentil. L’amour, c’est pareil. J’appuie ma tête contre la vitre, la fraîcheur du verre me surprends.
C’était la première fois que je me disais que j’arrivais peut-être au bout de quelque chose, aussi. Le lendemain matin, je me réveillai avec une seule idée en tête. J’allais monter sur la terrasse, mettre les pieds dans le vieux potager que je ne cultivais plus, pour la dernière fois. Ophélie m’accompagna, tout en me parlant de choses et d’autres.
Elle pensait peut-être que c’était juste un geste de vieille dame un peu sénile, une dernière promenade dans sa cour avant de la vendre. J’avais laissé la maison à l’abandon, derrière les volets fermés sur le passé, la poussière des pièces désertes qui se posait à peine la question de savoir si j’étais encore de ce monde. Je m’étais entendue lui parler, là, toute seule, tout fort, dans le grand salon qui sentait le renfermé et le froid. Ce n’était pas de la folie, c’était une conversation avec quelqu’un qui n’était plus là mais qui aurait dû l’être, qui aurait dû avoir son mot à dire sur les choses qui me concernaient.
Ophélie s’était assise par terre, adossée à l’encadrement de la porte, les bras autour des genoux. Elle disait qu’elle ne savait même pas si j’avais un jour aimé ses histoires, que je ne m’étais jamais intéressée à sa vie. C’était faux, évidemment, mais c’était la vérité vue d’ici. Je lui ai dit que le bruit, je n’ai jamais supporté, que je m’étais toujours entendue.
J’entends la pluie, l’orage, le tonnerre, les bruits de la rue, tout ce qui vit, tout ce qui passe. Le bruit, ça me sépare des gens. Il y avait ce plat de faïence dans le buffet. Il avait appartenu à sa grand-mère.
Ophélie n’en avait jamais rien eu à faire, de tous ces trucs-là, mais j’aurais dû y faire attention. Pendant toutes ces années, je la regardais remplir sa vie de pensées, mais c’est moi qui la remplissais de mes pensées, sans m’en rendre compte. Je la regardais rencontrer des gens, mais je ne lui demandais pas s’ils étaient gentils. Je ne lui demandais jamais rien de vraiment important parce que j’avais peur de la réponse.
Je l’aimais à ma façon, c’est ce qu’on dit toujours, qui arrange tout le monde. Nous avions l’habitude de nous taire de cette façon, toutes les deux, nous habituer l’une à la présence de l’autre dans un même lieu, comme deux bougies sur une table. J’aurais dû la regarder grandir, jouer, m’aimer, apprendre à faire du vélo, dans un livre de souvenirs que je n’ai jamais su écrire. La vie, c’est pas toujours comme on veut.
La preuve, elle vous file entre les doigts sans crier gare, et vous laissez les gens qui vous sont chers sur le bord du chemin sans oser les retenir. On ne sait pas ce que l’on a, on n’est jamais sûr de rien. Elle avait les bras chargés de fleurs sauvages, un vieux séchoir de sa grand-mère, des choses rangées dans son cœur qu’elle n’avait encore jamais osé ouvrir à quelqu’un. J’aurais dû lui dire, lui crier, lui murmurer par-dessus tout, puisque plus rien ne pressait : que j’avais si peur qu’elle lui ressemble, que je ne savais plus comment faire avec mon amour, qu’il y avait dans ma voiture une vieille femme qui cachait mal son émotion, et qui s’en foutait, des remparts et de l’Histoire, qui n’avait pris le large que pour mieux couler des yeux.
Dans le rétroviseur, il ne voyait pas le visage d’Ophélie. Le silence, c’est le plus grand des dialogues. Mireille Mathieu se mit à chanter une chanson triste à la radio. Les gens ne regardaient même plus.
Le soleil se levait à l’arrière du bateau, au milieu des mouettes. Dans le restaurant d’Ajaccio, nous avions retrouvé la mer dans nos yeux, les mains de l’une dans celles de l’autre, la Méditerranée dans un verre, en contre-jour, des choses que nous n’avions jamais su nous dire. Une phrase de trop, et tout se cassait la figure. Plus tard, nous rentrerions par les collines, les yeux encore pleins d’une certaine image, les oreilles pleines du son du vent, et nous n’oublierions pas la basilique de la ville, blanche sur le ciel de cinq heures.
Sur le port, la lumière s’éteignait doucement. Le commandant m’avait proposé de garder la cabine pour la nuit, mais j’avais refusé. Un palace, ce n’est pas fait pour les gens comme moi. Je roulais depuis des heures quand je la vis m’attendre sous le porche.
Sa valise à la main, elle n’avait pas changé d’une ride. J’ai braqué dans le petit matin blême, j’ai coupé le contact. La clé est restée sur le contact, comme autrefois, quand il me laissait sa voiture pour aller au port. Puis comme je l’avais fait quelques heures plus tôt, elle posa sa tête sur mon épaule, elle me dit qu’elle nous attendait.
Elle avait préparé du café. Je la suivis dans la maison, dans la lumière inclinée de la fin de journée qui la transformait en or. Sur son front, une mèche qui n’était plus tout à fait grise, un petit collier de perles que je ne lui avais jamais vu. Elle avait dû l’acheter en prévision des grandes occasions, de ce retour qui n’avait jamais eu lieu.
Je pensai à l’addition, à la coupelle de porcelaine blanche que je n’avais pas payée, toujours sur la table. Je finirais par payer, je le savais, mais le moment n’était pas encore venu. Le visage d’Ophélie, ce matin-là, avait cet air doux des gens qui ont pleuré longtemps la nuit et qui, à l’aube, regardent leur visage défait dans le miroir, se posent une crème légère sous les yeux. Une dernière caresse pour le combat, et qui sortent.
Alors la femme que je suis devenue a tendu la main par-dessus la table. Elle avait les épaules qui rentraient, le regard qui se décrochait de la lumière pour ne pas laisser voir l’émotion. Elle n’avait pas l’habitude de se raconter, entourée de sa vie, parfois d’un geste de sa tête dépassait la douceur. Les mots, elle les cherchait encore, loin, dans le bruit du ressac.
Elle a dit qu’elle n’avait jamais su très bien parler d’elle, que les choses, elle ne savait pas les dire, qu’elles lui restaient dans la gorge, qu’elles pesaient des tonnes. Ce n’est pas la distance qui crève les yeux d’abord, ce sont les choses minuscules qui ne se disent pas, qui sont restées là, à l’abandon, à s’user le cœur. Elle a dit qu’elle les laissait dans sa bouche, trop lourdes pour les déposer sur la table, juste entre les verres et la corbeille de pain. Elle parlait, elle parlait, les coudes durement plantés dans la nappe, la tête un peu penchée comme pour un secret.
C’est une conversation qu’elles ont eue à mots couverts, toutes les deux, sur le ton faussement léger de celles qui se retrouvent. Elle a dit qu’elle en avait marre de faire la morte, marre d’attendre que ça lui passe, que ça s’en aille tout seul. Alors, la femme que je suis devenue s’est levée, elle a fait le tour de la table, elle a écarté la chaise, les mains posées sur les accoudoirs, les jambes de part et d’autre des siennes, le souffle court, elle l’a regardée, elle l’a regardée, sans la quitter des yeux. Elle ne s’est pas dérobée, elle a juste cessé de se défendre.
peut-être qu’elle a dit quelque chose comme « je suis là ». La femme que je suis devenue a pris son visage dans ses mains, elle a approché ses lèvres des siennes, au bord de la pluie, au bord des mots, elle lui a frotté son nez contre le sien. Ce soir-là, dans la salle à manger du navire, la lumière était toute en clair-obscur. Je la regardais faire, émerveillée, assise en face de moi.
Les autres dîners, dans le bruit et l’agitation, quand resurgissaient les choses que l’on croit réglées, qui remontent avec la marée. Toutes ces tables pour une seule femme, le cœur débordant de tous les savoirs du monde. Je ne sais pas si elle se rendait compte que c’était une veillée, la dernière avant que l’on accoste. Elle posait ses couverts, les essuyait, les alignait.
Elle parlait dans le creux, avec une sorte de douceur de ceux qui ont fini par comprendre qui les autres étaient. Elle savait où ranger les choses, les rendre belles, les moments qui ne se rattrapent pas. Puis elle s’était tue, comme si elle avait senti mon regard s’alourdir. Nous avions parcouru tout ce chemin depuis quelques jours, avec des armes bien différentes, des blessures et des silences accumulés.
Nous avions fait le tour de l’île, nous avions ancré dans l’esprit des vies entières, des gens qui se ressemblaient, des gens qui pâtissaient, qui se sauvaient, qui se souvenaient. Le pied de la table, j’avais les mains qui tremblaient un peu, alors je les ai posées sur mes cuisses, je suis restée une seconde, les paumes bien à plat, à sentir la chaleur du tissu traverser le voile du pantalon. Par la fenêtre, la nuit avait fini de tomber. J’ai relevé la tête.
J’ai pris le verre. Saül sur le bord, il était froid. Je l’ai porté à mes lèvres, une gorgée, trop vite, elle est passée de travers. La phrase était restée en travers de ma gorge, comme le poisson que je n’avais pas fini, alors je l’ai reposé très fort contre le bois de la table, une fraction de seconde avant de la dire, la phrase que je n’avais pas dite depuis très longtemps : « Je t’aime, ma fille.
» Le temps d’une contraction. Je pensais qu’Ophélie allait peut-être s’effondrer en larmes, ou au contraire me renvoyer une pique pour se donner une contenance. Elle n’a rien fait de tout cela. Elle a fini le geste commencé longtemps avant que je ne parle, elle a déposé la fourchette contre le bord de l’assiette, elle a relevé la tête, m’a fait face.
Le regard qu’elle m’a lancé était si direct, si calme, que j’ai cru une seconde qu’elle allait me détruire. Mais elle a juste déposé sa main sur la mienne, au-dessus de la table, entre les verres. Ses doigts étaient frais, ils sentaient le savon et le sel. Elle n’a pas dit grand-chose, juste : « Moi aussi, maman.
» Le mot « maman » a résonné dans le vacarme feutré de la salle à manger. Une phrase simple, qui ne s’embarrasse pas de calcul. La mer, quelque part, derrière la coque, est passée de l’autre côté de la nuit. Nous sommes restées là, toutes les deux, un long moment, sans nous parler, à réapprendre la forme de nos mains à travers la table.
Puis elle a retiré la sienne pour finir son assiette, qui avait dû refroidir. En réalité, je la sentais qui me regardait. Je lui ai souri, fatiguée, mais cette fois le poids s’était un peu allégé. Un jour, je finirais par lui demander de m’emmener sur cette île, que je pourrais l’attendre à l’ancre, je ne sais pas, l’espace d’un été.
Je pourrais y retourner, simplement. Je pourrais y retourner, voir de mes yeux ce que je n’avais vu que dans les rêves de quelqu’un, avancer la tête la première dans le monde qu’il tenait, et je pourrais dire. Finalement, j’aurais pu. Je regardais les côtes de mon pays défiler sous l’ombre de ses ailes, et moi, je pensais à l’insouciance des poissons dans le creux des vagues, aux mots que nous avions dits, entendus peut-être, qui s’enroulaient à la poupe.
Le sel et le vent. Je ne savais pas très bien ce que je devais faire de tout ça, de ces histoires qui me traversaient, de ces voix qui parfois se brouillaient dans ma tête, de cette vie courte et si pleine en même temps. Nous regardions les mouettes qui nous disaient que la terre n’était plus très loin. Les gens s’affairaient sur les passagers, parlaient déjà fort, se penchaient pour attraper leurs sacs.
Sur une mer devenue enfin lisse. Je revois l’arrivée dans le port du Frioul, un peu comme une image d’Épinal. Et puis ce sentiment qui ne m’a plus quittée, cette impression d’avoir vécu vingt ans en accéléré, et en même temps d’avoir laissé passer les choses au ralenti, sans les toucher. On s’est embrassées, on s’est serrées dans les bras, en se promettant de s’appeler, de s’écrire, de se revoir, même si on savait très bien qu’on allait encore attendre longtemps.
La froideur du petit matin, l’odeur du café, la gêne pudique de celui qui ne sait pas s’il doit rester ou s’en aller. J’ai vu Ophélie lever les yeux vers le ciel, comme pour le chercher, lui, pendant qu’il en était encore temps. Une question de semaines, oui, pas plus. Le débarquement fut rapide, plus rapide que je ne l’avais imaginé.
Quelques heures plus tôt, j’étais encore dans cette cabine à genoux pour faire ma valise. Une dernière brassée, un dernier regard par le hublot, le grand lit froid qui n’avait pas bougé. Ces quelques jours m’avaient paru durer des années, et en même temps n’être qu’une parenthèse dans une longue accalmie. Je n’étais pas triste de rentrer.
J’avais vu, je ne sais pas, peut-être cent visages sur le quai, j’avais vu ce qui se passait quand on attendait quelqu’un. Je n’étais attendue nulle part. Mais pour la première fois depuis des mois, l’air me semblait plus léger, comme si la mer m’avait rendu quelque chose qui ne m’appartenait plus tout à fait. Ophélie s’était avancée, elle avait fait deux ou trois pas vers la rampe, puis elle s’était retournée, comme si elle avait senti mon regard.
Elle a fait demi-tour, carrément. Elle est revenue vers moi, elle m’a prise dans ses bras, sans un mot, sans calcul, juste la violence d’une étreinte qui ne demande pas la permission. J’ai fermé les yeux. Elle sentait le soleil, le sel, les vacances, le vent du large.
J’aurais voulu que l’on fonde ensemble dans le décor, qu’on arrête le temps, les gens, les bagages. J’aurais voulu lui dire qu’elle était mon plus beau voyage, mais j’avais perdu l’habitude des mots doux, et puis elle est partie. Je l’ai regardée marcher dans la lumière, de plus en plus petite. Il restait à faire à la maison, à revoir, à ranger.
Mais quelque chose, ce jour-là, quelque chose avait fait son chemin. Le retour ne fut pas une boucle qui se refermait, mais une longue phrase qui s’achevait sur un point de suspension. La maison de la rue Sainte sentait le renfermé, le café froid, les jours sans feu. J’ouvris les volets en grand avant même de poser ma valise.
La lumière se déversa, mit un certain temps à gagner le fond des pièces, je restai là, sur le seuil du salon, à laisser la maison retrouver ses marques. Il n’y avait pas grand monde pour m’attendre, je le savais, mais j’avais maintenant une certitude, un savoir inscrit dans la lenteur des jours d’été, dans l’odeur des tilleuls. J’avais prononcé la phrase à voix haute, dans la cuisine, et elle était restée là, suspendue dans la lumière de la fin d’après-midi, quelque chose comme une promesse, ou une évidence. Et c’est à ce moment-là, à ce moment précis, que j’ai pensé à ce rendez-vous que j’avais pris à Ajaccio, le matin du deuxième jour.
Ce n’était pas tout à fait un rendez-vous, plutôt une promesse que je m’étais faite, un peu comme ça, sans trop y croire. Le restaurant sur le port portait toujours le même nom, accroché au-dessus de la porte, rouge et blanc. Il était là, il m’avait attendue, toutes ces années. Il n’avait pas changé, ou si peu.
Moi non plus, finalement, je n’avais pas changé à ce point-là. J’avais glissé quelques mots dans la poche de ma veste, comme on porte un talisman, mais je me rendais bien compte que je n’aurais pas eu le courage de les sortir, que je les gardais comme un secret contre la chair. Le jour se levait à peine. La serveuse était jeune, pas encore tout à fait réveillée.
Dans la salle vide, elle essuyait un comptoir qui n’en avait pas besoin. Quand je lui ai demandé si elle voulait voir la photo de celui qui m’avait tant parlé d’elle, elle a dit oui, toute de suite, sans hésiter, en s’essuyant les mains sur son tabier, avec un sourire d’été. Je la sentais flotter toute proche encore, ce parfum de promesse et d’embruns. Elle a pris la photo entre ses doigts, elle l’a approchée de la lumière qui venait de la porte, et je l’ai vue s’arrêter, comprendre, lever les yeux vers moi.
Elle a mis du temps à me la rendre, doucement, des deux mains, comme un objet sacré. Elle a dit qu’il en avait parlé, de son café, elle, qu’il lui en avait parlé de son café, de l’odeur du pain chaud, de la place au comptoir où il s’asseyait, toujours la même, quand il était en escale. Alors j’ai souri, pas tout à fait sûre que ce soit vrai, mais de l’avoir inventé pour elle. Elle a dit que les mots la vie c’est comme une tresse, qu’on la défait pour la refaire, que les histoires se racontent avec les mots du passé, avec les mains des vivants aussi, et le regard des enfants qui n’ont pas connu, mais qui savent déjà.
J’ai souri, je me suis levée, j’ai déposé un billet sur le comptoir, une grande tasse de café pour la route. Le rêve se déchira de nouveau, au-dessus des toits, par petites touches. Puis je montai la rue piétonne qui grimpe vers la maison, en pensant que les heures qui nous restaient ne suffiraient jamais à refermer toutes les parenthèses que nous avions laissées ouvertes. Il n’était pas trop tard, ce n’était pas trop tard.
J’ai monté les escaliers, j’étais légère comme si je n’avais pas arrêté de marcher depuis des semaines. La grande bâtisse se tenait là, avec sa porte noire, son chèvrefeuille qui embaumait, la triste figure de la rue. Le même monde était appuyé contre le même banc, devant le vieux marché, il m’a fallu vingt ans pour le reconnaître, il a commencé à sourire en me voyant. Le panier à provisions, la phrase qu’il n’a pas eu à dire.
C’est moi qui ai dit que c’était une bien belle place, que je me rappelais, qu’avant, je venais souvent par ici, pour le café. Ils ont fait transporter les caisses à l’intérieur, derrière la maison. Il y avait une vieille dame qui marchait à petits pas, avec un cabas à roulettes, et qui m’avait souri, ce jour-là, sur le port. On s’était parlé de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, de la vie qui passe, des gens qui s’en vont.
La dame, dans le petit matin, avec son cabas, elle m’avait dit qu’il fallait toujours tenir ce que l’on avait promis avant de mourir. Avant de mourir, oui. Je n’ai jamais osé lui demander son nom. Je sais qu’Ophélie est rentrée à Paris, qu’elle a des choses à terminer, et que la maison de la rue Sainte l’attend, pour les vacances, peut-être.
Le carnet est là, quelque part, dans son tiroir. Je n’ai pas tous les jours quelqu’un avec qui parler, mais j’ai la radio, je l’écoute souvent.