Le vendredi matin, je vais au marché de Wazemmes. Pas parce qu’on me l’impose, pas parce que ça m’arrange, mais parce que c’est mon vendredi depuis trente-deux ans et qu’il y a des choses qu’on n’abandonne pas comme ça. Mon mari disait que j’achetais des légumes comme si on était encore une famille de cinq. Il se trompait, on était quatre, mais il n’est plus là pour me corriger.

Le médecin m’avait prescrit un nouveau médicament pour mes tremblements parce que mon corps décide désormais tout seul de ce qui lui convient. Je devais passer à la pharmacie du quartier, puis retirer de l’argent au distributeur de la rue Gambetta pour payer la femme de ménage en fin de semaine. J’ai glissé les poireaux dans mon cabas. J’ai échangé quelques mots avec la dame qui vend des olives marinées à la même place depuis vingt ans.
Elle s’appelle Leïla et elle connaît le prénom de tous mes petits-enfants. Puis je suis passée devant le distributeur. Quand mon tour est venu, j’ai composé mon code, le même depuis quinze ans. Celui que j’ai choisi parce qu’il me rappelle l’année du bac de ma fille.
J’ai demandé deux cents euros et l’écran a affiché quelque chose que je n’avais jamais vu de ma vie. Voulez-vous consulter votre solde ? J’ai arrêté de respirer pendant un long moment. Il faisait froid ce matin-là, un froid de mars qui n’a pas encore décidé s’il allait partir ou rester.
Et je me suis éloignée du distributeur sans un mot. Je suis entrée à la pharmacie comme prévu. La pharmacienne, une brune que je connais depuis des années, m’a souri par-dessus le comptoir. Quand elle m’a annoncé le montant, trente-huit euros après remboursement partiel, j’ai sorti ma carte bancaire et je la lui ai tendue.
Elle a glissé la carte, attendu, puis m’a dit à voix basse, avec des yeux pleins d’excuses. Même résultat. Je le mentionne parce que cela m’étonne encore. Mes mains ne tremblaient pas du tout.
Une voix jeune et professionnelle m’a demandé mon numéro de client, mon code postal, la date de naissance de ma mère. Je les lui ai donnés, il a pris quelques secondes pour regarder mon dossier, puis il a dit : Je vois votre compte, madame. Entre le 9 et le 14, je n’avais pas fait de grosses dépenses, juste soixante euros de courses au supermarché et ma pharmacie habituelle. Il a pris un instant puis il a dit : Je vois plusieurs opérations sur votre compte ces derniers jours.
Toujours le même compte. Presque toute ma retraite en trois jours, vers un compte que je ne connaissais pas. J’ai dit très calmement, je ne comprends pas comment j’ai pu être aussi calme. J’ai affirmé d’une voix ferme que je n’avais pas effectué ces opérations.
Et puis il a dit : Madame, ces virements ont été validés depuis l’application mobile de votre banque. J’ai répondu que je n’avais pas d’application mobile. Je n’avais pas de smartphone avant l’année dernière. Mon fils m’en a offert un pour mes soixante-huit ans, et je m’en sers surtout pour appeler et regarder des photos de mes petits-enfants.
Je n’effectue jamais d’opérations bancaires depuis mon téléphone. Pas parce qu’on ne comprend pas, mais parce que le cerveau résiste, parce qu’il y a des vérités qu’on ne veut pas laisser entrer trop vite. J’ai demandé s’il était possible de savoir qui avait activé cette application. Il m’a dit qu’il allait transmettre le dossier au service des fraudes et qu’il fallait immédiatement bloquer mon compte.
Il m’a aussi dit de me rendre en agence dès que possible pour déposer une plainte officielle. Il m’a souhaité une bonne journée, puis il a raccroché. Je suis restée assise sur ce banc un long moment. Un enfant pleurait parce qu’il avait fait tomber son gant par terre.
Le soir du 3 mars, ma belle-fille était venue. Il faut que je vous parle d’elle. Pas pour me défendre de ce que vous pourriez penser, que je ne l’ai jamais aimée, que je cherchais des raisons de lui en vouloir. Dans ma tête, depuis si longtemps, j’avais besoin d’un prénom pour l’imaginer.
Ils ont eu un enfant, puis un deuxième. J’ai gardé les petits deux fois par semaine pendant un an, jusqu’à ce que ma hanche commence à me rendre la vie difficile. Avec le temps, les choses s’étaient un peu refroidies. Je lui avais dit qu’elle pouvait rester dîner si elle voulait.
Je lui avais demandé si tout allait bien. Avec une précision que je n’aurais pas eue avant ce coup de téléphone, elle m’a proposé de m’aider à installer l’application de ma banque sur mon téléphone. Elle a insisté avec douceur, naturellement, avec ce ton qu’on prend avec les personnes âgées pour que ça n’ait pas l’air d’être de l’insistance. Puis elle m’a montré comment consulter mon solde.
Elle n’avait eu besoin que de deux minutes. J’avais mal dormi, pas d’une manière agitée, mais d’une manière glacée. Le genre de nuit où l’on reste immobile, les yeux ouverts, à faire tourner la réalité autour de soi pour voir si elle change quand on la fixe assez longtemps. Lepage, un homme d’une cinquantaine d’années, méticuleux, qui prenait des notes et me regardait avec ce mélange de pitié et de respect.
Puis il a dit : Madame, ce que vous décrivez, c’est une activation frauduleuse de l’application bancaire mobile. L’accès a été configuré avec un nouveau code, ce qui explique pourquoi vous ne pouviez pas vous connecter vous-même. Les virements ont été effectués depuis cet accès. J’ai demandé : Et pour activer l’application, qu’est-ce qu’il faut ?
Si le compte destinataire pouvait être localisé, si les virements avaient déjà été évacués, si la plainte était déposée rapidement. Il ne m’a fait aucune promesse. Je crois que j’aurais eu du mal à supporter de fausses consolations ce matin-là. Je ne vais pas vous décrire cette conversation en détail.
Sans surprise, d’abord une sorte de vide, comme si quelque chose qu’on redoutait depuis longtemps venait d’arriver. Puis quelque chose de dur est entré dans sa voix. Il a dit : Je sais que tu vas me dire de ne pas m’emballer, mais ce n’est pas la première fois qu’elle fait ce genre de chose. Je n’ai rien dit.
J’ai demandé si elle était au courant qu’il me disait ça. Il a dit non. J’ai demandé ce qu’il comptait faire. La soupe pour le dîner du 3 mars était encore notée sur mon tableau magnétique.
Au-dessous de l’écriture de mon petit-fils, un dessin de lapin avec des oreilles démesurées et un prénom que j’arrive à peine à déchiffrer. À mon avis, la douleur de la trahison n’est pas là où on l’imagine. Elle se glisse dans les petites choses. Et moi, j’avais moi-même débloqué mon téléphone, et elle avait gagné dix minutes de plus pour faire ce qu’elle avait à faire, avec cette phrase qu’elle m’a dite en partant : Prends soin de toi, d’accord ?
Ça retourne la tête. Ça la retourne, et on ne sait plus ce qui était vrai. Pendant plusieurs jours, j’ai repassé en revue chaque visite, chaque appel, chaque petit geste de gentillesse, me demandant s’il y avait eu d’autres occasions que je n’avais pas vues. Je n’ai rien trouvé d’autre.
Ça ne voulait pas dire qu’il n’y avait rien eu. Pas contre moi, ça non, aucune ambiguïté là-dessus. Mais la situation chez eux avait pris un tour que je n’étais pas la mieux placée pour comprendre de l’intérieur, et je ne tenais pas à l’être. Le lieutenant qui m’a reçue prenait des notes à la main, pas sur ordinateur, à la main avec un stylo, et cette façon de faire me rassurait d’une manière que je n’aurais pas su expliquer.
Comme si mes paroles avaient du poids. Il m’a dit que ce type de fraude devenait malheureusement de plus en plus courant, surtout en milieu familial, où la confiance facilite l’accès aux appareils. La banque a conclu son enquête interne au bout de trois semaines. Le compte destinataire des virements avait été ouvert dans une banque en ligne quatre jours avant les opérations.
Il avait été vidé dans les quarante-huit heures suivant chaque virement vers d’autres comptes. Les fonds avaient été suivis jusqu’à un certain point, puis perdus dans ce que l’enquêteur appelait une chaîne de comptes intermédiaires. Ce n’est pas une pratique rare. Ce n’est pas un hasard non plus.
Ce détail m’a frappée. Pas la spontanéité d’un moment de faiblesse, mais l’organisation. Je l’ai écouté, j’ai pris des notes. Depuis, j’ai changé mes habitudes.
Ma banque m’envoie une alerte par SMS pour chaque opération supérieure à cinquante euros. Lepage a eu la gentillesse de tout mettre en place immédiatement. J’ai dit que, pour moi, il y a une chose que les gens ne comprennent pas toujours quand on leur raconte ce genre d’histoire : ils pensent que le pire, c’est l’argent, que la perte est financière, et que si l’argent revient, la blessure guérit. Après le divorce, j’avais vendu l’appartement de Roubaix pour m’acheter quelque chose de plus petit, que je pouvais entretenir sans aide.
Je ne vais pas vous dire que je lui ai pardonné. Je ne vais pas vous dire non plus que je passe mes journées à y penser. Il y a des matins où j’ouvre mon application bancaire et je vérifie tout. Et je sais que c’est à cause d’elle.
Je ne pose pas de questions. Ce qui se passe entre eux les regarde, même si leur histoire a fini par toucher la mienne. Les enfants voient toujours leur père. L’aîné m’a demandé l’autre jour pourquoi je n’avais plus la même application sur mon téléphone.
Je pense qu’il a eu raison de faire ce qu’il a fait. Si vous m’écoutez et qu’un proche vous propose de vous aider avec votre téléphone, ne refusez pas par principe. La méfiance totale n’est pas une façon de vivre, mais faites attention. Regardez ce qu’on fait sur votre écran.
Et si quelqu’un active une application bancaire sur votre appareil, appelez votre banque le lendemain pour vérifier que vous êtes seul à la contrôler. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on peut aimer les gens et vérifier les choses. Ce n’est pas de la méfiance, c’est de la prudence. Et à soixante-neuf ans, après trente-huit ans de travail, on a bien le droit de se l’accorder.
Leïla m’a donné des olives en plus parce qu’il en restait au fond du bac.