La machine à expresso venait de rendre son dernier souffle dans un sifflement plaintif, chargeant l’appartement de l’arôme riche et légèrement amer d’un café serré. J’ai versé le liquide fumant dans les deux tasses en céramique que ma sœur nous avait offertes pour notre anniversaire. « Lui et lui », pouvait-on y lire, une blague qui avait fait rire Chloé pendant une semaine entière. Maintenant, j’avais l’impression que la blague était à mes dépens.

J’ai apporté les tasses dans la chambre, où le vrai spectacle était déjà en cours. Chloé se tenait devant le grand miroir, telle une critique d’art se jaugeant face à son propre chef-d’œuvre. Elle tenait deux robes contre son corps, une petite robe noire élégante et une robe rouge moulante que je ne lui avais jamais vue. J’ai posé sa tasse sur la commode.
La noire est une valeur sûre, a-t-elle dit, s’adressant à son reflet plus qu’à moi. Mais la rouge… la rouge envoie un message. Quel genre de message ? ai-je demandé.
Elle n’a pas répondu immédiatement. Elle a fait passer la robe rouge devant elle, les yeux plissés. Elle dit : « Je ne suis pas sûre, mais je gagne quand même. »
J’ai pris une gorgée de mon café, la chaleur du mug en céramique me brûlant les doigts.
Nous allions à la soirée d’anniversaire de notre ami Lucas. C’était un truc décontracté, chez lui. J’avais opté pour un jean brut et une chemise simple. Chloé, elle, semblait se préparer pour le festival de Cannes.
Tu sais comment sont les fêtes de Lucas, j’ai lancé prudemment. Ce sera pizza et bière. Tu risques d’être un peu trop habillée pour la photo de groupe. Elle finit par se retourner, une lueur d’agacement traversant ses yeux parfaitement maquillés.
Il ne s’agit pas de la soirée, Léo. Il s’agit de la présence. J’aurais dû le comprendre à ce moment-là. J’aurais dû sentir le changement dans l’air, l’énergie calculée qu’elle déployait.
Mais après trois ans, on s’habitue aux petits mystères de sa partenaire. J’ai mis ça sur le compte du simple fait que Chloé était Chloé. C’est quand elle a commencé à appliquer une deuxième couche de mascara, avec des gestes vifs et précis, qu’elle a brisé le silence. Son ton était désinvolte, comme si elle me demandait de sortir les poubelles.
Bon, écoute, j’ai vu sur Instagram que Jules sera à la soirée de Lucas, ce soir. Le nom est tombé dans la pièce comme une enclume. Jules, son ex. Celui d’avant moi.
Le génie créatif, le musicien dont elle m’avait parlé avec mépris des centaines de fois, généralement quand elle ressentait le besoin de souligner à quel point j’étais stable et fiable. Son « pervers narcissique immature », comme elle disait. Le type incapable de se décider sur une commande de pizza, encore moins sur une relation. J’ai marqué une pause, le bracelet de ma montre à moitié attaché.
D’accord. Je croyais que tu disais que c’était un pervers narcissique immature. Elle a agité la main, balayant d’un geste toute l’histoire qu’elle m’avait racontée. C’est le cas.
Ce n’est pas la question. Elle a croisé mon regard dans le miroir, son expression froide et pragmatique. La question, c’est que je ne veux pas que ce soit gênant. Alors s’il te plaît, comporte-toi comme si on était juste amis, ce soir.
Les mots n’avaient aucun sens au début. Ils étaient si absurdes, si insultants, que mon cerveau les a simplement rejetés. J’ai senti une chaleur monter en moi, une chaleur qui n’avait pourtant rien d’agréable. J’ai regardé son reflet dans le miroir.
Elle a poursuivi, d’une voix plus douce, presque câline. Comme si de rien n’était, tu vois ? Je sais que c’est une demande bizarre, mais c’est important pour moi. Il ne faut pas qu’il pense que je suis passée à autre chose, enfin, pas trop vite.
Ça me rendrait mieux. Mieux que quoi ? ai-je demandé, la gorge soudainement sèche. Elle a haussé les épaules, comme si c’était une évidence.
Mieux que l’option par défaut. J’ai senti mon sang se glacer. L’option par défaut. C’était donc ainsi qu’elle me voyait.
J’étais la valeur sûre, le plan B, l’échelon de sécurité. J’ai reposé ma tasse sur la commode, le cliquetis de la céramique sur le bois résonnant dans le silence qui suivit. Et qu’est-ce que je gagne dans cette histoire ? Je suis supposé faire semblant de ne pas être ton petit ami pour que tu puisses rendre ton ex jaloux ?
Qu’est-ce qui se passe si je ne suis pas d’accord ? Elle a soupiré, d’un air exaspéré, comme si j’étais un enfant capricieux. Ne sois pas collant, Léo. C’est juste pour une soirée.
On en reparlera demain, d’accord ? Fais-moi confiance. Sa façon de dire « fais-moi confiance » était si désinvolte que cela m’a presque fait rire. Je me suis tourné vers la fenêtre, regardant la ville s’étendre en contrebas, ses lumières vacillantes semblant soudain si lointaines.
J’ai entendu le froissement du tissu derrière moi. Chloé s’est glissée dans la robe rouge. Le tissu épousait ses formes comme une seconde peau, laissant apparaître ses jambes fuselées. Elle a pivoté devant le miroir, s’admirant.
Elle a attrapé une paire de talons rouges qui traînait près du lit, les enfila avec une habileté qui ne s’explique que par des années de pratique. Puis elle a attrapé son sac, y a glissé son rouge à lèvres, et m’a lancé un sourire éclatant. Parfait. On y va ?
Lucas va être content qu’on soit là. Je suis resté figé une seconde de plus, la regardant. C’est à ce moment-là que j’ai compris que la discussion était close. J’ai pris une profonde inspiration et je l’ai suivie hors de l’appartement.
La fête battait son plein. La musique pulsait comme un cœur mécanique, secouant les murs de l’appartement de Lucas, créant une cacophonie de conversations, de verres qui s’entrechoquent et de rires trop forts. J’ai perdu Chloé dans la foule presque immédiatement, happée par un groupe d’amis du travail qui l’accaparaient. Je me suis dirigé vers le bar, commandant une bière que je n’avais pas vraiment envie de boire.
Je l’observais de loin. Elle se mouvait dans la pièce avec une aisance naturelle, son rire cristallin résonnant par-dessus le vacarme, une flûte de champagne à la main, l’œil aux aguets. C’est là que je l’ai vu. Jules.
Grand, brun, le visage anguleux d’un acteur de cinéma, il se tenait près de la table de billard, un verre de whisky à la main. Il était encore plus beau que sur les photos que j’avais vues de lui. Même si j’étais trop fier pour l’admettre, une partie de moi comprenait pourquoi Chloé était restée autant marquée par lui. C’est alors que Chloé l’a repéré.
J’ai vu son changement d’attitude. Elle s’est redressée, a laissé échapper un petit rire nerveux, et s’est dirigée vers lui d’une démarche chaloupée. J’ai senti mon sang se glacer. Ce n’était pas une démarche de copine.
C’était une démonstration. Elle est arrivée derrière lui. Salut, Jules. Tiens, je ne savais pas que tu serais là.
Sa voix était posée, presque désinvolte. Puis son regard a accroché une personne derrière Jules. Son visage s’est éclairé d’un sourire éclatant. Manon !
s’est-elle exclamée en se jetant dans une embrassade avec sa meilleure amie. J’ai détourné le regard, la gorge serrée. C’était le rôle que j’étais censé jouer. « Les amis ».
Je me suis avachi un peu plus sur le comptoir, faisant semblant de m’intéresser à la conversation de deux types à côté de moi. C’est à ce moment-là que j’ai vu quelqu’un s’approcher de moi. Une femme que je ne connaissais pas, avec de longs cheveux bruns et un sourire triste. Salut.
Toi aussi, t’as l’air de t’éclater. J’ai levé les yeux, surpris. J’ai haussé les épaules. C’est la fête.
On fait semblant. Elle a souri. Je m’appelle Émilie. Je suis une amie de Lucas.
Léo, ai-je dit, lui serrant la main. Je sais qui tu es, a-telle dit. Je suis peut-être une amie de Lucas, mais je vis dans le même immeuble que Chloé depuis des années. J’ai vu cette pièce de théâtre plusieurs fois, et avec des acteurs différents.
Je l’ai regardé, confuse. Ne vous méprenez pas, c’est une amie à moi. Mais c’est une star. Elle ne peut pas s’en empêcher.
Je n’ai pas eu le temps de répondre que je l’ai vue faire un geste du menton en direction de la cuisine. J’ai suivi son regard. Chloé était adossée au plan de travail, sans doute entourée de ses amis, mais son attention était ailleurs. Elle lui a lancé un regard par-dessus son épaule.
C’est alors que je l’ai vu, Jules, qui la regardait. Un sourire en coin au bord des lèvres. Un regard de défi, comme un jeu. Je me suis tourné vers Émilie, mais elle avait disparu.
J’ai reposé ma bière, le fond soudainement amer. Je me suis frayé un chemin à travers la foule, mais je n’allais pas la chercher. Je ne savais pas ce que je faisais. Je devais juste sortir de cette pièce, sentir autre chose que l’air étouffant de ce jeu.
Je suis sorti sur le balcon. L’air froid de la nuit m’a fouetté le visage, m’apportant un semblant de clarté. Je regardais les lumières de la ville, vaporeuses à travers la fumée des cigarettes d’autres fêtards, quand je l’ai entendue derrière moi. Je suis désolée, Léo.
Mon téléphone a sonné. Je dois y aller, c’est le travail. Je dois filer. Je n’ai pas répondu tout de suite.
J’ai fini mon verre, sentant la brûlure de l’alcool dans ma gorge. Finalement, j’ai dit, sans me retourner. Bien sûr. Bonne nuit.
Je l’ai entendue hésiter une seconde, puis son parfum s’est éloigné. Je suis resté là une minute, puis deux, finissant ma bière en silence, laissant la nuit m’apaiser. C’est là que j’ai vu Émilie sortir du balcon, me lançant un regard en passant. Bonne nuit, Léo, a-t-elle dit.
Bonne nuit, ai-je répondu. Le lendemain matin, un dimanche, s’est levé gris et silencieux. J’ai émergé du sommeil, confus , réalisant alors que j’avais dormi dans le salon. Le canapé était mal remis, mon jean et ma chemise traînaient par terre à côté.
J’ai entendu un bruit venant de la cuisine. Des pas étouffés. Puis la clé dans la serrure. La porte d’entrée s’est ouverte, laissant entrer la lumière crue de l’extérieur.
Chloé se tenait dans l’embrasure de la porte, l’air complètement dévasté. Ses vêtues de la veille étaient froissés, ses cheveux en désordre, ses yeux rouges et gonflés à force d’avoir pleuré. Elle a reniflé. Léo.
Je suis désolée pour hier, a-t-elle commencé, la voix tremblante. J’ai besoin de te parler, s’il te plaît. On ne peut pas laisser le passé détruire ce qu’on a. J’étais encore à moitié endormi, le mot « Je suis désolé » n’était pas encore tout à fait clair.
Mais avant que je puisse répondre, une clé a tourné dans la serrure d’à côté. La porte de l’appartement d’en face s’est ouverte dans un grincement, et Émilie est sortie en tirant une veste sur un débardeur. Ses cheveux étaient un peu plus courts ou quelque chose. Elle a bâillé, a relevé les yeux, et m’a vu.
Puis elle a vu Chloé. Hé, salut, dit-elle, la voix encore rauque de sommeil. Chloé a fait volte-face. Son regard est passé d’Émilie à moi, puis à la chemise qu’elle portait.
J’ai baissé les yeux. Ce n’est qu’à cet instant que j’ai remarqué le tissu. Ma chemise préférée, la bleue, qu’elle portait par-dessus un débardeur, manifestement à même la peau, sans soutien-gorge, visiblement juste pour une nuit froide. Les yeux de Chloé se sont écarquillés, sa mâchoire s’est décrochée.
Le visage est passé par toutes les couleurs – d’abord blême, puis écarlate. Elle a pointé un doigt tremblant vers moi, puis vers Émilie. Qu’est-ce que c’est que ça ? a-t-elle sifflé, la voix pleine de larmes.
Qu’est-ce que tu fais là dans cette chemise, habillée comme ça ? Vous êtes… Vous êtes …
Émilie a haussé un sourcil, l’air parfaitement calme, comme si elle l’avait attendue. On parlait, hier soir. On parlait de la pluie et du beau temps.
Tu sais bien, Chloé. Ce qu’on fait quand on est « juste amis ». Il m’a dit que tu l’avais demandé. C’est pour ça que j’ai pensé que c’était d’accord de dormir ici, sur le canapé, si je n’arrivais pas à prendre un taxi.
La réponse est sortie si naturellement, si innocente, que pendant une seconde, Chloé est restée bouche bée. Puis ses yeux se sont posés sur moi, et j’ai vu la rage monter en elle, comme une vague. Je me fiche de ce que tu dis ! Vous couchez ensemble !
Émilie a haussé les épaules, l’air indifférente. Je l’ai fait entrer. Il m’a fait un café. On a parlé de ses projets pour aujourd’hui, de sa colocation.
Tu sais, de tout ce qu’on se dit quand on n’est que des amis. Je ne savais pas que tu préférais qu’on soit autre chose que ce que tu as dit. Je croyais que c’était un copain, pas un ex. Le silence qui a suivi était lourd et chargé de sens.
La bouche de Chloé s’ouvrait et se fermait, comme un poisson hors de l’eau. Elle a regardé le visage de la fille, puis le mien. J’ai maintenu son regard sans broncher. C’est alors qu’elle a vu l’éclat de mon propre regard, le regard de celui qui n’avait plus peur.
Elle a reculé avant de faire demi-tour et de claquer sa propre porte, si fort que la photo d’un voisin s’est décrochée du mur au bout du couloir. Le silence est retombé. Émilie a bâillé de nouveau. Je suppose que ce n’est pas le genre de truc qu’on s’échange par SMS.
Allez, viens. Je vais nous faire un vrai café. J’ai ri. C’était un petit rire, principalement de soulagement.
Je l’ai suivie à l’intérieur. La porte de mon appartement s’est refermée dans le silence, tandis que je restais planté là, le regard perdu vers cette porte fermée, celle qui venait de claquer. Je me suis mordillé la lèvre. C’est marrant, la manière dont la vie tourne.
Une fois que vous avez laissé tomber la bonne foi pour la clarté, tout devient simple. Environ une heure plus tard, dans la cuisine d’Émilie, on riait encore de la tête de Chloé quand mon téléphone a vibré. C’était un message de Chloé. « Je suis désolée.
Je t’aime. Est-ce qu’on peut se voir, s’il te plaît ? »
J’ai lu le message. Puis j’ai vu la photo de profil.
C’était elle, plus tôt, sur la photo de la fête. Il n’y avait pas de photo de nous deux. Rien. Je me suis rappelé l’instruction de base, sa phrase fétiche : « Sois malin.
» J’ai regardé le message une seconde de plus, puis je l’ai effacé. Je ne voulais plus être malin. Je voulais être bien plus que ça. Je me suis tourné vers Émilie.
Il y a une bonne baguette de pain sur le comptoir et du fromage. Et on a un soleil radieux dehors. Ça nous ferait une belle journée, si tu veux venir t’asseoir au parc. On pourrait parler sans avoir à regarder ses yeux pleins de ses derniers mensonges.
Elle a souri pour de vrai, cette fois. Et j’ai pensé que c’était exactement ce dont j’avais besoin pour apprendre à construire une vérité qui était enfin mienne.