« Tu es qui, toi ? » Il a posé la question sans colère, comme on demande l’heure dans une gare. J’étais partie chercher le courrier, cinq minutes à peine, et quand je suis rentrée, Jean-Marc se…

« Tu es qui, toi ? » Il a posé la question sans colère, comme on demande l'heure dans une gare. J'étais partie chercher le courrier, cinq minutes à peine, et quand je suis rentrée, Jean-Marc se...

Ils disaient que c’était notre déclic, le moment où l’on aurait dû tout arrêter. Mais non, on a continué, parce que c’était lui, parce que c’était moi, et parce qu’on ne sait jamais, quand on est dedans, à quel point un lien peut se défaire doucement, presque sans bruit. Je m’appelle Claire. J’ai passé quarante-deux ans de ma vie avec Jean-Marc.

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Nous nous sommes aimés comme on respire, sans y penser, avec naturel. Et aujourd’hui, je passe mes journées à lui dire mon prénom parce qu’il ne s’en souvient plus. Je sais qu’il ne me reconnaît plus, pas tout le temps en tout cas. Parfois, je vois une lueur dans ses yeux, une étincelle qui me rappelle l’homme qu’il était, celui qui traversait la ville à vélo sous la pluie de ce printemps-là.

Mais la plupart du temps, il me regarde comme on regarde une étrangère polie, avec ce sourire doux et vide qu’il a attrapé quelque part entre l’oubli et l’habitude. Quand on nous a annoncé le diagnostic, il y a cinq ans, le médecin a posé la main sur la mienne. Il m’a dit qu’il s’agissait de la maladie d’Alzheimer à un stade précoce, et que la mémoire de Jean-Marc allait peu à peu effacer les visages, les noms, les rues, puis les mots eux-mêmes. J’ai écouté, les mains croisées sur mes genoux, en faisant des hochements de tête.

Je lui ai demandé ce qui allait se passer maintenant, parce que c’était plus simple d’entendre ce « maintenant » que de demander la vérité entière. Il m’a dit qu’il allait falloir être patiente, qu’il allait falloir l’accompagner, qu’il y aurait des jours avec et des jours sans. En sortant du cabinet, Jean-Marc marchait à côté de moi, son manteau sur le bras. Il m’a regardée un instant, avec cet air un peu surpris qu’il a quand il vient de sortir d’un long sommeil.

Il m’a dit que le docteur avait l’air gentil, et il m’a demandé si j’avais bien dormi. J’ai failli pleurer là, en plein milieu du parking. Pas à cause de la maladie, je crois. À cause de la normalité de la question, parce que c’était la même qu’il posait tous les matins depuis quarante ans, et que je l’entendais pour la première fois comme un cri d’alarme.

On habite une petite maison à Ansy, une bourgade coincée entre le lac et la forêt, à quelques encablures de la frontière française. C’est une ancienne ferme rénovée, avec des poutres apparentes dans le salon. Un jour, on avait rêvé d’y installer une bibliothèque, d’y passer notre retraite à lire au bord du feu, écoutant les nouvelles du monde sans être obligés d’y participer. Mais c’était avant qu’il ne commence à rétrécir, à se replier sur lui-même comme une feuille qui sèche, perdant l’humidité de ses souvenirs.

Ses yeux, qui autrefois pétillaient quand il me voyait entrer dans une pièce, se sont fixés sur le lointain comme s’ils cherchaient quelque chose qu’ils ne trouveraient plus jamais. En ce temps-là, Jean-Marc était professeur de biologie au collège de la ville voisine. Il avait passé trente ans à enseigner les fascicules nerveux et le système circulatoire à des élèves qui ne l’écoutaient jamais, mais lui, il y croyait dur comme fer. Il parlait de la justesse du vivant avec une lueur dans les yeux.

Quand il rentrait du travail, il racontait les blagues de ses élèves, les remarques improbables, et il se mettait à rire tout seul en cassant les haricots à la cuisine. Moi, je travaillais à mi-temps comme aide-soignante à la maison de retraite de la ville, et je rentrais le soir avec les jambes lourdes et les bras marqués par l’effort. On se rejoignait au milieu, entre ses classes et mes gardes de nuit. On dînait en regardant les infos régionales, lui qui râlait contre la grille des impôts, moi qui soupirais parce qu’il ignorait l’épisode de sorcellerie que venait de sortir mon amie Lili.

C’était banal, arpentant. Mais c’était notre banal, et je me cachais dedans pour oublier que l’irréparable approchait, même si à l’époque on ne le savait pas encore. Les premières fois, c’était presque drôle. Il lui arrivait de chercher ses lunettes alors qu’elles étaient posées sur le dessus de la gazinière.

Il disait que les clés de grange s’étaient trouvé une correspondance dans le réfrigérateur, et je riais. Même quand il y avait de la confiture dans le placard à vaisselle, parce que je pensais que c’était une étourderie, juste une distraction de plus. On en plaisantait, le soir, la tête sur l’oreiller. Je lui disais qu’il fallait qu’il arrête de cacher les pots partout, parce qu’un jour il allait chercher sa cohérence, ses jambes et son pantalon en même temps, et qu’il allait arriver à Noël avec les pieds nus.

Il me lançait un regard faussement outré, me pelotait les hanches, puis me murmurait qu’il me trouverait bien, même les yeux fermés, partout. C’est arrivé six mois plus tard. J’étais sortie chercher le courrier, juste ce qu’on appelle une course de cinq minutes. En rentrant, il était debout au milieu du salon, les bras collés au corps, un livre fermé à la main.

Il m’a regardé comme s’il voyait un fantôme. Je lui ai souri, en lui disant que c’était moi, que j’allais préparer le thé. Il a fait un pas en arrière. Il m’a dit, avec une voix que je ne lui connaissais pas, aplatie et étrangère : « Tu es qui, toi ?

» J’ai cru à une blague, une vieille blague de prof qu’il jouait mal. J’ai ri. Il n’a pas ri avec moi. Il a répété, une pointe d’inquiétude dans la gorge, en me demandant ce que je faisais dans sa maison.

Là, mon ventre s’est noué. Je lui ai dit que j’étais ma femme, que j’étais Claire, que huit ans de mariage et trente-huit ans de vie commune. Il a secoué la tête, longuement, comme pour chasser une mouche. Il a dit que ça, c’était impossible.

Il a fait le tour de la maison, en allant dans la chambre, la salle de bain, la cuisine, ouvrant les placards comme s’il cherchait quelque chose. Et quand il est revenu au salon, il avait les yeux humides. Il m’a dit qu’il ne me connaissait pas, que je devais me tromper de maison, et que, s’il vous plaît, je devais partir avant qu’il n’appelle les gendarmes. Je suis restée figée au milieu du séjour.

J’ai entendu le sol de la cave se crisper sous mes pieds, comme un adieu. C’était lui, la maladie. Elle nous tournait autour depuis des mois, mais elle m’avait fait le privilège de changer de visage après qu’on ait coulé dans nos vies. C’était passé de l’oubli léger à l’irréparable en l’espace d’une course au courrier.

Il ne se souvenait pas de nous. Le lendemain matin, au petit déjeuner, il était en train d’éplucher une pomme au couteau. J’étais restée sur le bord de la porte de la cuisine, à le regarder faire, les coudes sur la table de la salle à manger qui me séparait de lui. Il a levé les yeux, m’a fait un sourire d’enfant pris en faute.

Il m’a demandé si j’avais des questions à lui poser. J’ai serré les mâchoires. J’ai secoué la tête et je me suis avancée, je me suis assise à côté de lui. Nous avons pris le café comme si de rien n’était, lui qui racontait que les pies faisaient un raffut de tous les diables dans le peuplier du bout du jardin, moi qui hochais la tête en silencieuse.

Parce que c’était une alternative. Soit je partais, et je laissais l’homme que j’aimais glisser entre les doigts d’une mémoire qui fuyait. Soit je restais, et je le regardais s’effacer morceau par morceau, jour après jour, tout en devenant l’étrangère qui tient la paille des jours devenus simples. Mais je ne pensais pas qu’on pouvait oublier comment faire l’amour.

Enfin, ce n’est pas ça, le mot qu’il faut employer, c’est comment être intime. Parce que la maladie ne touche pas seulement les rangées de souvenirs du grenier, elle change les heures basses, les silences, la valeur des gestes. Les caresses que je connaissais ne les faisaient plus réagir au même endroit. Ce que je faisais de mes mains, j’ai dû l’adapter, le réduire, l’adoucir.

Quand on vit quarante ans avec le même corps, on le connaît comme on connaît les lignes de sa paume. Et là, il fallait tout réapprendre. Jean-Marc, lui, ne cherchait pas à les retrouver, ces gestes-là. Il a pris l’habitude de me prendre la main pour me serrer un peu plus fort, comme un petit garçon qui traverse la rue.

Pendant ces années, je me suis accrochée à ces doigts comme on s’accroche à une bouée. Il y a eu une période, autour de deux ans après le diagnostic, où il passait de longues heures assis dans son fauteuil, devant les volets à moitié fermés. Il ne dormait pas, il veillait. C’était des heures nocturnes, baigné par la lune, qu’il entamait.

Je venais m’asseoir en face de lui, je lui parlais. Je lui racontais des choses du passé, notre rencontre, le jour où il était arrivé à ma librairie en costume gris, la roderie qui le rendait attachant. Il écoutait, alors qu’au fond, il ne s’en souvenait pas. « On va loin, comme aventure », me disait-il parfois à la fin de ses heures creuses.

« Là, tu me fais voyager. » Et moi, j’étais un train qui roulait sur des souvenirs. Aujourd’hui, quand je regarde les photos étalées sur le lit de la chambre, des photos de nous avant, en noir et blanc et en couleurs, je me rends compte que le temps n’est qu’une longue ficelle qui se déroule et qui peuvent retomber en boucle. Il y en a une, prise un été, sur les rives du lac Léman.

Nous étions jeunes, les cheveux dans le vent, le soleil derrière nous qui nous faisait tirer une grande ombre sur le sable. Je suis vautrée sur lui, je ris, les dents jusqu’aux yeux. Lui, la tête renversée en arrière, de ce rire libre et haut qui a toujours réussi à me casser la nuque quand je l’entendais. Le photographe a dû crier quelque chose de drôle ce jour-là.

Jean-Marc ne se souvient ni du lac, ni du soleil, ni de ma tête sur son épaule. La maladie a emporté. Mais moi, oui. Je me souviens de tout.

C’est ma croix à moi, de porter la mémoire pour lui, toutes les mémoires, jusqu’au bout. Il y a un matin, il y a quelques jours, où il s’est réveillé avec un regard plus vif que d’habitude. Il m’a dévisagée, puis il a tendu la main et a effleuré ma joue du dos de ses doigts. J’ai senti mon sang refluer.

Claire, a-t-il dit, sans question. Les mots tombaient comme des pierres qu’on lance dans l’eau dans le calme du soir. l’anneau dans sa paume s’est refermé sur ma main. « Ma femme.

» Le sol s’est arrêté de tourner. On a les bonnes choses, on a les mauvaises choses. Je me suis penchée, j’ai embrassé son front. Oui, j’ai soufflé.

Oui, je suis ta femme. Il a hoché la tête. Son regard a glissé au-dessus de mon épaule, pris dans un point invisible. Il a refermé les doigts sur le vide en soupirant.

« Tu veux du thé ? » C’était le premier éclair de lucidité depuis des mois, et il a duré dix secondes. C’est comme ça, maintenant. Je prends ce qu’il me donne.

Sophie, notre fille, vient tous les dimanches avec les petits. Elle s’assied en face de lui, prend ses mains dans les siennes, elle essaie de trouver la faille par où il peut encore l’apercevoir. Il la regarde parfois bizarrement, l’appelle du prénom de sa sœur, puis la rembarre. Il lui demande souvent où est sa maman.

Sophie me regarde, le temps de comprendre ce qu’il faut faire. Un jour, elle est venue me rejoindre dans la cuisine, le dos tourné, les épaules secouées par des sanglots propres. Maman, maman, qu’est-ce qu’on fait ? J’ignore si c’est une question pour un problème de devoirs de math ou pour quelque chose de plus définitif, elle et moi, ce dimanche-là, on avait posé des mots dessus.

Je l’ai serrée très fort contre moi. Je lui ai dit que nous, c’était notre travail de l’aimer. « Il ne faut pas chercher à ce qu’il se souvienne, je lui ai dit. Il faut l’aimer là, maintenant.

»

Et c’est ce que je m’efforce de faire chaque matin en saupoudrant la farine d’avoine dans son bol de lait, en comptant huit cuillères pour qu’elle soit à point. Je le fais pour nous, pour ce qu’on est devenus, pour ce qui reste malgré que tout s’efface. Il est ce matin-là, un mardi, il est assis à table, il écrase une biscotte dans son bol vide. Une petit-déjeuner virtuel.

Il lève les yeux vers moi, et quelque chose ressemble à une étincelle derrière la brume. « Bonjour, ma chérie. » Mon cœur a raté quatre à cinq battements. « On a du sucre ?

» Bien sûr qu’on a du sucre. Il le regarde comme s’il venait de poser une devinette. Quand je lui tends le sucrier, il le prend et le pose à côté de son bol, sans sucrer son thé. Il y a des jours comme ça, des jours de loin en loin, où quelque chose filtre à travers.

On ne sort presque plus, je ne conduis plus. Il a oublié le chemin du supermarché. Des fois, il part de la maison sans rien dire, et je sens monter une angoisse dans ma gorge. Je connais les numéros de téléphone à appeler par cœur : le vôtre, celui du voisin, ce numéro de collège qui ne répond plus jamais.

Je lui mets une carte dans la poche de la veste, avec son nom et le mien, au cas où il errait. Elle le sauve parfois, parfois non. Un jour, on est allés au bout du village, il a oublié de rentrer. On l’a retrouvé devant l’ancien collège, assis sur un muret, disant qu’il attendait la fin des cours pour retrouver sa fiancée.

C’est ce qu’il m’a dit quand je suis arrivée. « Elle s’appelle Claire. Je la connaîtrai, je crois. »

Il ne pleut pas sur nous aujourd’hui.

Ce matin, le lac est d’une transparence d’étain, si immobile qu’on croirait que le monde retient son souffle entre ses collines et le ciel. Nous sommes assis sur le banc, devant notre petite maison. Il tient ma main dans la sienne. Il regarde l’eau et le fil horizontal de la montagne à l’autre bout.

Il me parle de la pêche, de son arrière-grand-père, il me raconte une histoire que la mémoire a gardée bien au chaud. Je l’écoute, la gorge serrée, les yeux humides. Hier, il ne savait plus qui j’étais. Ce matin, il me conte un souvenir.

Je me souviens de ces mots du médecin, il y a de ça des années : il aimera toujours ce qu’il est capable d’aimer, même s’il ne sait plus lui donner un nom. Je le crois. Parce que ce matin, pendant que la brume se déchire, pour lui, je suis à la fois cette jeune fille de la librairie, la femme qui est devenue la mère de ses enfants, et cette dame d’aujourd’hui. Nous sommes liés, les âmes sœurs, peu importe ce que la maladie en dit.

Tant qu’il n’oublie pas de souffler, moi je n’oublierai jamais comment aimer. Certains me demandent si je n’ai pas envie de baisser les bras. Il m’arrive parfois d’attendre qu’il s’endorme, la nuit, pour écouter sa respiration paisible et les bruits de la maison. Je repense aux gens qu’on était.

Cet homme qui sifflait dans la salle de bain, qui récitait des poèmes improbables en latin, qui pleurait pendant les séquences musicales du film. Les gens ne voient que le fauteuil, les rides, les mains un peu secouées par les choses du soir. Moi, je vois tout ce qui va me manquer, mais surtout je vois encore ce qu’il me reste de lui. C’est moi qui tiens la lampe au-dessus du vide.

C’est suffisant pour qu’on tienne encore debout dans ce monde. La vie avec lui va changer de forme encore, et encore. Je sais que de nouveaux oublis viendront, des visages encore effacés, des noms, des mots pour les choses. Je le sais et je me prépare à les accueillir comme on reçoit un invité qui va repartir aussitôt.

Je n’ai plus peur. On est des veilleurs de l’ami qui s’en va, on garde la flamme du phare allumée pour qu’il trouve son chemin dans la nuit. À ma façon, c’est ce que je suis : un gardien de phare au bord du lac d’un autre. Et je resterai.

Je resterai pour lui, pour une journée de plus où sa main cherche la mienne, pour un dimanche où il me prendra pour sa mère, pour un matin où il me dira que je suis belle, pour la douceur de marcher à son rythme sur le chemin de l’oubli. J’aimerais tous nous souvenir.