L’histoire de l’horrible « sorcière nazie » du camp de Buchenwald

L'histoire de l'horrible « sorcière nazie » du camp de Buchenwald

Le 1er septembre 1967, la femme la plus détestée de l’Allemagne d’après-guerre a été retrouvée pendue dans sa cellule de la prison de femmes de Bayreuth, en Bavière. Ilse Koch, soixante ans, condamnée à perpétuité seize ans plus tôt pour incitation au meurtre, avait mis fin à ses jours dans la nuit. Dans une lettre adressée à son fils, elle aurait écrit : « Il n’y a pas d’autre solution pour moi.

La mort est ma délivrance. »

Ainsi s’achève, dans la solitude d’une cellule bavaroise, l’existence de celle que la presse du monde entier avait baptisée la « sorcière de Buchenwald ». Une femme dont le nom reste, plus d’un demi-siècle après sa mort, indissociable de l’un des camps de concentration les plus meurtriers du IIIe Reich.

Retour en arrière. 15 juillet 1937, forêt de l’Ettersberg, au cœur de l’Allemagne. Un convoi de camions SS gravit la route forestière qui mène au sommet de la colline.

Cent quarante-neuf hommes en tenue de prisonniers en descendent. Ils arrivent de Sachsenhausen. Résistants, témoins de Jéhovah, criminels de droit commun, homosexuels : ils sont les premiers déportés de Buchenwald, un camp qui n’existe pas encore et qu’ils devront bâtir de leurs propres mains.

À quelques kilomètres de Weimar, la ville des poètes et des penseurs, les nazis érigent alors l’un des plus vastes complexes concentrationnaires du Reich. Quarante hectares, ceinturés de barbelés, d’une clôture électrifiée et de vingt-trois miradors. Sur la porte d’entrée, la devise SS : « Jedem das Seine », « À chacun son dû ».

Heinrich Himmler, architecte du système concentrationnaire, place à la tête du camp l’un de ses protégés : Karl Otto Koch. Un homme cruel, inflexible, rompu à la gestion des camps depuis Sachsenburg, Dachau et Sachsenhausen. En décembre 1937, il s’installe à Buchenwald avec sa femme, Ilse, âgée de trente et un ans.

Née en 1906 à Dresde, passée par une école de commerce, Ilse Köhler a été secrétaire du parti nazi dès 1932. Deux ans plus tard, elle rencontre son futur mari. Le 25 mai 1937, elle devient Ilse Koch.

Le couple emménage dans la « villa Koch », une demeure cossue construite en pierre et en bois, entièrement édifiée par les prisonniers du camp.

Car là réside toute l’ambiguïté du personnage. Contrairement aux autres épouses d’officiers SS, qui ne franchissent jamais l’enceinte des camps, Ilse Koch s’y rend régulièrement.

Elle assiste aux sévices, aux exécutions, sur la place centrale. Les déportés la surnomment la « Kommandeuse ».

Dans un rapport conservé dans les archives, un témoignage accablant est consigné : « Elle est décrite comme la personne la plus détestée du camp.

Avec ses petites tenues ou ses bains de soleil, elle essaie de provoquer les désirs sexuels des prisonniers. Si un détenu lui jette le moindre regard, elle retient son numéro et le dénonce à son mari, qui lui inflige vingt-cinq coups de bâton. »

Le sadisme ne s’arrête pas là.

La rumeur, bientôt relayée par la presse internationale, lui prête une collection de peaux humaines tatouées, un abat-jour confectionné dans la peau d’un détenu, des têtes réduites rapportées comme trophées. Des accusations qui, à l’époque, ne seront jamais formellement établies.

Pendant ce temps, le camp s’agrandit.

Un parc zoologique est érigé à la lisière de l’enceinte, abritant des cerfs et quatre ours bruns pour le divertissement des gardiens et de leurs familles. Un manège équestre et une écurie sont construits en 1940 pour satisfaire la passion d’Ilse Koch : l’équitation. Des prisonniers y laisseront la vie.

Karl Koch, lui, met en place un vaste système de détournement. Une partie des effets personnels des détenus et de l’argent envoyé par leurs familles alimente directement les comptes du couple. La villa, dont le coût était plafonné à 40 000 Reichsmark, revient finalement à plus d’un demi-million.

BMW décapotable, manteaux de fourrure, meubles de luxe : tout est payé par les « généreux voisins » du camp.

En 1941, le règne du commandant bascule. Atteint de la syphilis, Karl Koch refuse d’être hospitalisé et se fait soigner en secret par deux prisonniers, qu’il fait exécuter pour garantir leur silence.

Erreur fatale : les deux hommes avaient également soigné Josias de Waldeck-Pyrmont, supérieur direct de Koch. Une enquête est ouverte. Himmler doit intervenir en personne pour faire libérer son protégé, finalement muté dans un autre camp.

En décembre 1944, fait rarissime, un tribunal SS condamne Karl Koch à mort pour corruption, violation des lois militaires et assassinats de prisonniers. Il est fusillé quatre mois plus tard, son corps incinéré dans l’enceinte même de Buchenwald, le camp qu’il avait dirigé de 1937 à 1941.

Ilse Koch, décrite par le procureur comme « dégénérée, moralement incurable, perverse, nymphomane, hystérique et démoniaque », échappe alors aux poursuites faute de preuves.

Elle fuit le camp et se réfugie à Ludwigsburg, dans le sud-ouest de l’Allemagne.

Le 11 avril 1945, le 37e bataillon de chars de la 4e division américaine entre à Buchenwald. Les soldats découvrent l’innommable : prisonniers squelettiques, instruments de torture, montagnes de cadavres.

Le général Dwight D. Eisenhower, commandant suprême des forces alliées en Europe, se rend le lendemain à Ohrdruf, sous-camp de Buchenwald. « Je n’ai jamais été en état de décrire les sentiments qui m’ont submergé lorsque je fus pour la première fois confronté au témoignage tellement évident de la barbarie des nazis », écrira-t-il.

Pour que la population allemande mesure l’ampleur du crime, le général Patton ordonne aux habitants de Weimar de visiter le camp. Plus d’un millier de civils défilent dans l’enceinte. Certains pleurent, d’autres s’évanouissent.

Sur une table, les enquêteurs exposent treize peaux tatouées prélevées sur des cadavres, six organes humains sous verre, deux têtes réduites et un mystérieux abat-jour.

Un nom revient sans cesse dans les reportages : Ilse Koch. Le 4 juin 1945, le Washington Post la décrit comme une amatrice de sacs à main en peau humaine.

Un reporter de guerre affirme qu’elle aurait fait exécuter plus de quarante prisonniers pour récupérer leurs tatouages. La « sorcière de Buchenwald » devient le visage féminin de la barbarie nazie.

Arrêtée par les Américains, elle est internée à Dachau, l’ancien camp transformé en centre de détention.

Le 11 avril 1947, le procès de Buchenwald s’ouvre. Trente et un responsables nazis comparaissent, dont une seule femme. Le Monde titre le lendemain : « Trente hommes et une femme ont pris place au banc des accusés.

La femme est la trop célèbre Ilse Koch que les détenus surnommèrent la “chienne de Buchenwald”. »

Le 12 août 1947, le verdict tombe : perpétuité pour « violation des lois et coutumes de la guerre ». Les accusations de possession et de confection d’objets en peau humaine sont abandonnées, faute de preuves.

Mais la presse préfère le sensationnalisme.

L’année suivante, stupeur : la peine est commuée en quatre ans de détention. Selon un rapport de la Commission américaine, les militaires s’estiment « victimes de propagande et de suggestion de masse ».

Le général Lucius D. Clay, gouverneur militaire de la zone d’occupation américaine, révèle que l’abat-jour n’est pas en peau humaine, mais en peau de chèvre. L’objet a disparu, empêchant toute expertise.

La décision provoque une vague d’indignation outre-Atlantique. Sous pression, les Américains remettent Ilse Koch à la justice allemande le 17 octobre 1949. Un troisième procès s’ouvre à Augsbourg.

Cette fois, les autorités bavaroises la jugent pour « incitation au meurtre, tentative de meurtre et incitation au délit de coups et blessures ».

Le 15 janvier 1951, la cour rend son verdict : coupable. Ilse Koch est condamnée à la prison à perpétuité.

Elle est la seule femme condamnée à perpétuité pour des crimes nazis. Seize ans plus tard, elle se donne la mort dans sa cellule.

Aujourd’hui encore, l’image de la femme dépravée en quête de peaux tatouées perdure.

De la littérature populaire au cinéma, en passant par des récits pornographiques, son histoire a été déformée et amplifiée à des fins sensationnalistes, parfois négationnistes. Mais les historiens le rappellent : si le mythe de l’abat-jour en peau humaine n’a jamais pu être prouvé, Ilse Koch a bel et bien participé, de son plein gré, aux crimes commis à Buchenwald. Elle n’a jamais exprimé le moindre remords.

Le camp, lui, restera à jamais dans l’histoire : 280 000 personnes y ont été internées, plus de 56 000 y ont trouvé la mort, affamées, épuisées, torturées ou victimes d’expériences médicales. Un bilan qui, à lui seul, dépasse toutes les légendes noires construites autour d’un seul nom.