Elle était assise au premier rang, droite comme une règle, les mains posées à plat sur ses genoux. Autour d’elle, la salle murmurait, cette rumeur feutrée des fins d’après-midi institutionnels où l’on ne vient pas pour écouter, mais pour être vu. Moi, j’étais là parce qu’on m’avait dit que je devais y être, parce que ma directrice de l’époque, Noémie, avait insisté pour que je sois présente à la remise de cette médaille des quatorze ans de service. Je suis née il y a soixante-quatorze ans dans une France qui apprenait à se reconstruire, et j’ai passé quarante ans dans les sous-sols d’un bâtiment administratif où les ampoules grésillaient et où les dossiers dormaient dans des caisses en carton.

Je ne l’ai jamais dit à personne, pas tout du moins, parce que les gens ne demandent jamais vraiment, mais mon travail a toujours consisté à faire en sorte que les choses qui devaient arriver arrivent. J’étais la personne qui, quand un dossier était en panne, quand une procédure tardait, quand un document manquait, trouvait le moyen de faire en sorte que le système continue de tourner. Quarante-deux centimes. C’est là que tout a commencé, quarante-deux centimes.
J’avais vingt-trois ans, mon premier poste, un bureau qui sentait la poussière et l’encre. Les dossiers de l’époque n’étaient pas comme ceux d’aujourd’hui, non, c’étaient des chemises en carton jaune, fragile, reliées par une simple cordelette. La consigne était de les classer par ordre alphabétique de noms de familles, et rien de plus. Un jour, une femme est venue, elle s’appelait Hélène.
Veuve récente, l’air épuisé, les mains serrées autour d’un petit sac en cuir usé. Son mari était décédé d’une longue maladie, et elle venait pour une histoire de pension, une histoire compliquée de trimestres manquants, de périodes de chômage non déclarées. Le dossier d’Hélène n’avait que douze feuilles, et pourtant il était illisible. Dates floues, timbres apposés à l’envers, une demande qui était passée d’un service à l’autre sans jamais atterrir.
Le surlendemain, la femme est revenue, essoufflée. J’avais ce travail depuis seulement dix-huit mois, et je ne savais pas encore qu’un système est fait pour être utilisé, mais que chaque fois qu’on le fait fonctionner pour quelqu’un, il faut payer un petit supplément d’humanité. Pendant dix ans, j’ai fait ce travail dans l’ombre. Les titres défilaient : d’abord commis administratif, puis rédactrice, puis gestionnaire de dossiers.
Chaque fois que je disais aux gens ce que je faisais, ils hochaient la tête avec un air poli, et je savais qu’ils pensaient secrètement que c’était ennuyeux, que n’importe qui aurait pu le faire. Mais il se trouve que j’avais un don. Enfin, si on appelle ça un don. Je n’oubliais jamais une structure.
Je pouvais lire un document une fois et me souvenir exactement de la phrase à la page cinq, du paragraphe en bas, à gauche, qui allait un jour résoudre une énigme entière. Alors j’ai créé une méthode. J’ai commencé à avoir des classeurs personnels à côté des classeurs officiels, des fiches de suivi, des codes couleurs, des annotations discrètes en marge. Une croix à la page trois, un mot en face d’un nom, une date que je cochais au fur et à mesure des vérifications.
Au fil des ans, je suis passée maîtresse du métier. Je savais que, pour obtenir du service de l’état-civil, il fallait une lettre signée du directeur adjoint. Je savais que la manipulation d’une note de service pouvait faire basculer un délai d’une semaine à deux jours. Puis, la retraite est arrivée.
J’avais soixante ans, l’âge où les articulations commencent à protester, où l’on ne dort plus aussi bien dans l’avion que l’on prend pour se rendre aux réunions. Le comité de réinsertion avait comme rôle de rassembler les anciens pour une cérémonie. Je n’attendais rien, car à vrai dire, je n’avais jamais envisagé que ce que je faisais pouvait intéresser qui que ce soit d’autre que moi. Mais une seconde, une phrase me revient.
À la fin de la cérémonie, une fois qu’Arsen, le secrétaire d’ administration, eut fini de distribuer les médailles, il s’est tourné vers l’assistance. Il a dit, sur un ton de voix posé : “Et maintenant, je vais dire un mot que je n’ai jamais dit lors d’une remise de médaille. ”
Il est redescendu de l’estrade, il s’est approché de moi. Dans ses mains, il tenait un dossier à la couverture bleue.
“Un administrateur de votre ancien service m’a transmis une lettre il y a quelques semaines. Il expliquait que, sans une certaine méthode de reconstitution documentaire, votre ancien service aurait perdu des millions d’euros de subventions européennes non réclamées. Il est allé vers une table au premier rang où étaient posés des objets sortis de la réserve. Il a pris une grande enveloppe de papier craft, jaunie par le temps.
“Vous connaissez cela ? ” a-t-il demandé. Mais oui, je connaissais. Je connaissais très bien cette épingle dorée.
C’était ma pratique secrète, la plus précise. Chaque fois qu’un interne réussissait son épreuve pratique avec la mention “résolution du cas”, je sortais l’épingle dorée de ma poche et je la faisais briller une seconde dans la lumière du plafonnier en attendant la réponse. Le seul problème, c’est que la traçabilité du secret n’était pas bonne. L’épingle dorée était mon idée, mais personne ne devait savoir où elle se trouvait.
“Il y a eu une erreur de procédure”, a ajouté Arsen. “La médaille a été remise à une autre, probablement une confusion de noms. ” Il a marqué un temps. “Voulez-vous que nous fassions rectifier cela ?
”
J’ai regardé la salle. Il y avait les anciens collègues qui me connaissaient encore sous les traits de la discrétion. Il y avait Noémie, ma directrice, les mains croisées sur les genoux. Et il y avait, au dernier rang, à côté de l’allée centrale, une femme brune qui me regardait fixement.
Elle avait une position droite, un carnet ouvert et un stylo à la main. “Diane”, j’ai prononcé son nom dans un souffle. Alors j’ai pris la parole, dans cette salle où les costumes sombres étaient de rigueur, où les discours officiels ne prévoyaient pas la vibration des mots personnels. Je me suis levée.
Je me souviens d’avoir porté la main à ma poitrine, de m’être raclé la gorge. Tous ces gens, tous ces regards posés sur moi avec une attente que je n’avais pas sollicitée. “Je ne vais pas raconter ma vie”, dis-je. “Mais je vais vous raconter une histoire.
Une histoire de fichier, pour changer. ”
Une histoire de fichiers, justement. Celle dont le sort est de rester dans une armoire, invisible, mais fonctionnel. “Pendant quarante ans, j’ai documenté les vies des autres.
Et je vais vous confier un secret : je n’ai jamais documenté la mienne. ”
Alors j’ai parlé de ma méthode, de cette manière de recouper les dates, les montants, les parcours. J’ai parlé en des termes simples, sans retourner la salle pour des effets de manche. “Cette méthode a un nom”, ai-je dit à la fin.
“Enfin, elle porte le nom de celui qui l’a comprise la première. ”
J’ai regardé Arsen. “Elle s’appelle la méthode Diane. ”
Un silence sec.
Un papier ou deux qui frémissent. Arsen a laissé échapper un souffle. “Diane… c’est votre nom de jeune fille ou votre prénom de travail ?
” a-t-il demandé sur le ton de la confidence. “C’est le nom de la femme qui m’a regardée, pendant des années, avec des yeux qui voulaient comprendre. La femme à qui je racontais, le soir, ce qui n’allait pas dans les dossiers. La femme qui, quand je lui ai annoncé que je voulais publier une note de synthèse sur le protocole de reconstitution, m’a dit : ‘Alors fais-le, Marguerite.
Fais-le pour ceux qui sont seuls. ‘”
Là, je me suis tournée vers le fond de la salle. “Cette femme s’appelle Diane. Et elle est restée.
”
Toutes les têtes ont pivoté. Diane est restée immobile une seconde, pliée en deux par la surprise. Ce n’était rien, vraiment. Une simple affirmation.
Une vérité que je savais depuis longtemps. C’est là que la femme du premier rang a fait entendre un petit cri. Elle s’appelait Madeleine. Une femme de l’administration, un grade plutôt haut, que l’on venait de médailler.
Elle avait la bouche entrouverte, les yeux ronds. “Comment osez-vous ? ” a-t-elle lâché d’une voix blanche. Je l’ai regardée sans comprendre.
“Vous parler de méthode alors que vous ne savez même pas classer un dossier. Vous parlez de votre temps, vous, avec votre fichier. Vous n’avez jamais rien fait d’autre que ranger des papiers. ”
Un long silence s’est installé dans la salle.
Je me souviens avoir senti un pincement désagréable à la poitrine. Les paroles de Madeleine m’avaient été adressées, là, brutalement. Mais je ne me suis pas renfrognée pour autant. “Vous marquez un point”, ai-je répondu en parlant avec le calme qui me caractérisait.
“J’ai effectivement passé mes journées à ranger des papiers. ”
Noémie, assise à ma gauche, a tourné la tête vers moi, interloquée. “Mais c’est parce que ces papiers-là étaient des gens. Et que si vous ne les rangez pas correctement, les gens se perdent.
”
Dans la salle, silencieuse, on entendait les respirations. “Et vous, Madeleine, vous croyez que votre travail a plus de valeur que le mien ? ”
C’était le genre de phrase qu’il ne fallait pas prononcer lors d’une cérémonie officielle. Mais j’en avais assez.
“Le jour où votre bureau de la direction verra passer les dossiers de réparation, et où vous comprendrez que ce n’est pas un dossier, mais une vie qui tient debout, ce jour-là nous en reparlerons. ”
J’ai repris mon souffle. “En attendant, je vous remercie pour votre franchise. Elle m’a fait beaucoup de bien.
”
Puis je me suis tournée de nouveau vers Arsen, qui semblait n’avoir rien vu ni entendu du petit drame qui venait de se jouer. “Vous disiez que vous vouliez parler du cahier ? ” a-t-il demandé. Non, je ne voulais pas parler du cahier.
C’est précisément ce que j’avais voulu éviter. Mais il n’y avait plus d’échappatoire possible. “Votre nom, donc, dans le système ? ” insiste Arsen.
“Le collègue m’a dit que votre fichier d’attribution n’était jamais signé, que vous aviez refusé qu’on vous identifie. ”
J’ai souri. Je n’ai rien répondu. Je me suis penchée vers l’intérieur de ma veste, et j’ai sorti un petit cahier à couverture rigide.
Les pages étaient usées, cornées. Ne voyant rien venir, Arsen s’est légèrement penché en avant. “Lisez la première page”, ai-je dit. Il a hésité, a attrapé ses lunettes de lecture, puis a ouvert le cahier.
Il est resté figé. “Ceci… est un cadeau de départ à la retraite”, a-il lâché. “Lisez à voix haute, je vous prie.
”
Il a dégluti, a regardé la page, puis moi, puis la foule. Son regard est tombé sur un passage écrit à l’encre noire. “Quand j’étais jeune, je croyais que je devais devenir quelqu’un. Ensuite, j’ai compris que ce que je faisais de mes journées avait de l’importance.
Alors j’ai arrêté d’essayer de devenir quelqu’un. ”
Il a relevé la tête. “Mais un jour, quelqu’un m’a dit que j’étais quelqu’un, moi. Quelqu’un qui ne se voit pas.
Que nous étions nombreux à être quelqu’un, tout simplement. Quelqu’un qui file les dossiers, les lettres, les timbres, les dates. Quelqu’un qui ne signe jamais. Et je me suis dit que c’était bien.
Parce que pour une personne qui a besoin de voir son nom écrit pour exister, il en existe dix, vingt, des centaines qui savent que la valeur se passe de couronne. Alors, j’ai décidé de faire du bon travail. Pas pour être vu, mais pour que le sillon tracé soit droit. Et j’ai appris une chose : les œuvres discrètes ont une influence que l’on ne soupçonne pas.
Mais un jour, mes yeux se sont posés sur une jeune femme en écharpe de laine bleu nuit qui attendait dans le bureau d’à côté. Elle avait une mèche qui lui tombait dans les yeux, et elle feuilletait un documentaire administratif avec une concentration telle qu’elle ne m’a pas entendue arriver. Et je me suis souvenue de ce conseil que l’on m’avait donné il y a quarante ans : “Conservez précieusement tout ce que vous faites, car un jour, vous aurez peut-être besoin de vous en servir pour convaincre. ”
C’est à ce moment que j’ai compris.
”
S’ensuit un silence d’une telle densité que l’on aurait pu le tailler au couteau. Je me suis levée. J’ai rajusté ma veste, j’ai fait le tour de la table. Madeleine avait le souffle court.
Vingt ans plus tôt, je ne savais pas encore qu’il y avait des gens dont la contribution est de faire que les autres existent. Et c’est toi. Quelque chose tremble dans ma poitrine. Ce n’était pas de la colère.
C’était un autre sentiment, plus lumineux. “C’est ta main qui a guidé la mienne, tu te souviens, quand j’avais peur de me tromper de filière ? ” ai-je fini par dire à voix haute, m’adressant à Madeleine. Elle a eu un mouvement de recul stupéfait.
Le silence qui suivit fut total. Ce ne fut pas long, ce ne fut pas prévisible, mais soudain la porte du fond de la salle s’ouvrit sur un courant d’air. Je m’attendais à ce que ce soit le souffle du directeur, mais non. C’était une masse de fleurs, achetées au marché du coin, et des bras.
“Vous êtes Diane ? ” a demandé la fleuriste. Une deuxième. Puis une troisième.
Les enfants de la crèche du bâtiment C, qui chantaient faux, mais avec un entrain du diable. Les gens dans la salle étaient debout. Je ne savais pas où regarder. Ce jour-là, j’ai compris que la valeur d’une vie ne se mesure jamais en médailles, mais en échos.
Après la cérémonie, il y a eu un petit cocktail improvisé dans la salle des pas perdus. Je me souviens avoir vu Noémie sourire, tout au fond. J’ai voulu la rejoindre, mais une main s’est posée sur mon bras. Je me suis retournée.
C’était Diane. Elle avait les yeux humides. “C’est pour toi, tout ça ? ” a-t-elle demandé.
“C’est pour nous. Pour le geste. ”
Diane a secoué la tête. “Il y a une chose que tu ne sais pas”, a-t-elle dit, en regardant sa montre.
“Il y a quelques minutes, le directeur général est passé devant la salle. J’ai entendu ce qu’il a dit. Il a dit : ‘On tient enfin la personne qui a rédigé la note sur le protocole de reconstitution. ‘ Puis il a regardé ma direction.
”
Le verre que je tenais m’a semblé soudain très lourd. “Il va venir te voir. Ils vont te proposer quelque chose. Ne dis rien, ne réponds pas tout de suite.
Laisse le processus se dérouler. ”
Un processus. Un autre. “C’est quoi ce processus ?
” ai-je demandé alors qu’elle me regardait avec un regard qui voulait dire ‘fais-moi confiance’. Là, j’ai entendu une voix derrière moi. “Madame Saval ? Je me suis retournée pour faire face à un homme en costume, des lunettes sur le nez, une liasse de papiers dans la main.
“Je suis le directeur général des services. Puis-je vous dire un mot ? ”
Je l’avais vu arriver. Enfin j’avais cru le voir.
J’avais cru voir le process, encore un. Il était là, avec son air d’une parfaite neutralité administrative. J’ai jeté un coup d’œil en direction de Diane, mais elle avait disparu dans la petite foule. “Je suis au courant pour le protocole de reconstitution de documentaire.
Je me suis figée. “Je ne vois pas de quoi vous voulez parler”, moi, la femme qui n’était pourtant pas du genre à jouer les saintes-nitouches. “Votre nom est apparu sur une lettre attribuée à la mission Hans. Ne me dites pas que vous ne vous en souvenez pas.
”
“Mission Hans ? “Les fonds européens. Le retrait de dossier. Il y a trois mois, on a dit que c’était un problème d’affichage.
”
“Je ne cherche pas à en tirer un quelconque crédit. Le directeur a souri. “Bien. C’est ce que l’on appelle une bonne nouvelle, madame Saval.
Le ministère a décidé de créer une unité de réparation de dossiers. Elle sera sous ma responsabilité, mais vous en serez la cheffe. ”
“Je ne peux pas accepter. Le visage du directeur s’est allongé.
“J’ai donné ma vie à ce métier, monsieur le directeur. Je ne vais pas me mettre à créer une structure sachant comment elle doit se financer dans cinq ans. Il y a des gens plus qualifiés que moi pour le poste. ”
“Je ne veux pas de plus qualifié.
Je veux quelqu’un qui comprenne le dossier de l’intérieur. Vous avez pris des crédits sur vos congés, vous avez pris en charge les frais de déplacement pour les familles dans le besoin. Vous avez arrêté de noter vos propres exploits. ”
Silence.
“Qui vous a raconté ça ? ” dis-je dans un filet de voix. “Votre ancien agent, celui qui signe avec une majuscule différente à chaque fois. Il nous a tout dit.
Et tenez. ”
Il a sorti une enveloppe de sa poche intérieure. Elle était cachetée, à mon nom, d’une écriture fine. “Voici l’ordre de mission.
Lisez-le, je vous en prie. Vous avez une semaine pour réfléchir. ”
J’ai serré l’enveloppe sans l’ouvrir. Il est parti.
J’aurais dû déchirer l’enveloppe sur-le-champ, refuser poliment, et rentrer chez moi. Mais je l’ai mise dans ma poche, à la place. Deux jours plus tard, j’ai annoncé à Noémie que je prenais une semaine de congé, pour la première fois depuis douze ans. J’avais des choses à vérifier.
Des choses que je n’avais jamais eu le loisir de regarder en face. Je suis allée à la mission. J’ai passé trois jours à parcourir les registres, à faire des recoupements, à comprendre par moi-même pourquoi j’avais si mal. Le quatrième jour, j’étais assise dans une salle d’archives poussiéreuse, entourée de kayas de documents non classés, quand j’ai vu un nom que je n’avais pas vu depuis longtemps.
Claire Lumière, écrit en haut de la fiche d’un dossier militaire. Ce n’était pas un nom, c’est une vie. J’ai commencé à reconstituer son parcours : les dates, les affectations, les déplacements, les blessures. Je n’avais pas tout accompli, loin de là, pour pouvoir m’offrir le luxe de tourner le dos.
J’ai attrapé un stylo, j’ai sorti une feuille blanche, et j’ai tracé deux traits. Puis une date. Puis une case à cocher. Puis une ligne vide en dessous, pour la signature.
“Le nombre de dossiers” : une. En dessous, j’ai inscrit ce qui allait devenir mon premier vrai rapport. Rapport de mission, intitulé “Claire Lumière, corps de soutien officiel, reconstitution du temps de service et validation des droits à pension. ”
Des faits, rien que des faits.
Au dos, dans la case réservée à l’analyse du commandement d’origine, j’ai écrit, dans ma petite écriture, une phrase que je ne m’étais jamais autorisée auparavant. “Situation reconstituée après recoupement de sources multiples. Dossier initial incomplet, liasses manquantes, absence de preuve de service. Bilan final : service continu.
”
En dessous : “Décision de recevabilité. À titre exceptionnel, et en l’absence de pièces contradictoires, recevabilité retenue. ”
Puis j’ai posé le stylo. Rentrer chez moi.
Dortoir, réveil, tâches, maison. Non. Nous sommes des gens qui attendent, qui surveillent, qui espèrent. Nous sommes ceux qui recueillent les pièces, qui reconstruisent les fils.
Nous sommes la deuxième chance de ceux qui n’en ont pas eu. J’ai rangé la lettre de la mission dans mon sac, et je suis partie à la maison. La semaine d’après, j’ai signé le document d’acceptation. Ce que j’ai fait ensuite ne figure dans aucun rapport.
Je me suis mise au travail sur le dossier d’un ancien militaire, un nom sur une liste d’attente, quelqu’un dont la femme était décédée il y a des années et qui cherchait à faire valoir des droits. Ce sont les seules choses que je peux écrire. Les mois qui ont suivi furent les plus étranges de ma vie. J’avais cessé de compter le temps, je comptais les dossiers.
Le premier jour, j’ai installé une grande table dans mon salon et j’ai étalé dessus les photos, les factures, les certificats. Chaque chose à sa place : la naissance, la scolarité, le premier travail, la demande de logement, la fiche de salaire. Je ne comprenais pas toujours ce que je voyais, mais je savais que quelqu’un devait le faire. Quelques mois plus tard, j’étais devenue une personne différente.
“Alors, tu te sens comment ? ” demandait Noémie un matin en me voyant débarquer avec une tasse de café que je n’avais pas faite pour moi. “Je ne sais pas. Je crois que je commence à voir les choses en vrai”, répondis-je.
La mission m’a donné un bureau au rez-de-chaussée, une petite pièce sans fenêtre, mais avec une lampe de travail et des étagères. C’était plus que je n’en avais jamais eu. Le travail reprend vite : les demandes s’empilent, les gens défilent. Puis une femme entre, 40 ans environ, les cheveux grisonnants, le regard fuyant.
“Je viens pour l’entretien avec la mission, pour la réhabilitation de mon dossier, dit-elle. Je m’appelle Lucie, contactez-moi, c’est mon numéro en haut de la lettre. ”
Je la connais, cette lettre. Je l’ai en double exemplaire dans mon classeur.
“Alors asseyez-vous, madame, nous allons voir ça ensemble. C’était le premier entretien que je menais seule, et je savais que je n’en mènerais pas d’autre de la même manière. Mais le soir, une fois seule dans le calme de mon bureau, une fois les lumières éteintes, je me mettais à ouvrir le tiroir du bas de mon meuble. Des centaines de dossiers étaient encore là, alignés, qui m’attendaient.
Le lendemain, j’écrivis un mot à Lucie. “Madame, pour faire suite à notre entretien, je vous remercie de bien vouloir me faire parvenir sous dix jours les éléments suivants : le récépissé, le certificat de situation, la fiche de famille. ”
Je travaillais encore quand quelqu’un frappa à ma porte. Noémie avait déjà son manteau.
“Tu ne devrais pas rester aussi tard, Marguerite. ”
“Je finis les derniers courriers. ”
“Ce dossier est parti aux oubliettes depuis des années. Pourquoi tu t’y mets ?
”
“Parce que personne ne l’a fait. Et que je connais quelqu’un sur qui les choses se sont refermées comme ça, il y a très longtemps. Alors je ne veux pas que ça se reproduise. ”
Noémie me regarda un long moment, puis elle haussa les épaules.
“Je ne comprendrai jamais rien à ton fonctionnement. ”
“Et bien ce n’est pas grave. Elle a souri. Elle est partie.
J’ai continué. Le temps passait. Mon nom n’était toujours pas sur la porte. Un après-midi, j’ai reçu un appel de la mission.
Une voix inconnue. “Pourrions-nous prendre rendez-vous, madame Saval ? C’est important. ”
Je m’y attendais presque.
Ils avaient un carton de dossiers non nommés non attribués, qui dormaient dans une salle du sous-sol. Ils voulaient que je les prenne en charge. J’ai dit oui. Je l’ai fait pour Hélène, la première femme qui m’avait offert ces quarante-deux centimes, il y a si longtemps.
Je l’ai fait pour Claire Lumière, le dossier que j’avais reconstruit, pour qu’il cesse d’être un nom sur une fiche. Je l’ai fait pour tous ceux dont on ne saura jamais les noms, et pour ceux qui les portent encore en eux. Maintenant, écoutez-moi. Pendant quarante ans, j’ai vécu en croyant que ma vie était un exemple de rangement, une vie de sous-sol.
Mais ce n’est pas une vie de sous-sol, c’est une vie de fondation. Laissez-moi vous raconter cela. Il y a une chose qu’on ne dit jamais quand on parle de moi, c’est que j’ai la foi. Pas une foi particulière, mais une foi inébranlable.
La foi que les choses et les gens qui sont en dessous comptent plus qu’on ne le croit. J’ai vu des dossiers devenir des hommes. Un matin, j’ai reçu une lettre de la mission. Le contenu me fut d’abord annoncé par le secrétariat.
“Le directeur général vous prie de bien vouloir vous présenter à son bureau cette après-midi à 14 heures. ”
Je m’y rendis et il me fit asseoir. “Madame Saval, je vais vous lire quelque chose. ”
Il me tendit un papier officiel, tapé sur ma vieille machine à écrire que je connaissais bien, celle du rez-de-chaussée.
“Selon décision en date de ce jour, un hommage solennel sera rendu à l’occasion du vingtième anniversaire de la création de la méthode de reconstitution documentaire, méthode fondée sur la complémentarité des recherches et la sauvegarde des droits des personnes, dont la conception et le fondement ont été établis par madame Diane Saval, assistée de son épouse. ”
Je n’entendais plus rien. La voix du directeur a continué, s’enfonçant dans le bourdonnement de mes oreilles. “Sur proposition du comité, la salle des archives centrales portera désormais le nom de Diane et Marguerite Saval.
”
Je me souviens d’avoir pleuré sans bruit, pliée en deux sur la chaise en bois. Ce n’était pas à cause de l’honneur rendu. C’était parce que, pour la première fois de toute ma vie, on avait écrit le mot “épouse” en parlant de nous. Quelqu’un d’autre que Diane l’avait compris, enfin.
Ce jour-là, je suis sortie du bureau du directeur, et j’ai traversé la ville à pied. J’avais besoin de marcher pour laisser ce qui venait d’arriver faire son chemin en moi. Je marchais vite, beaucoup trop vite pour mon âge, dans ces rues où je passais depuis des décennies sans les voir. Je pense que je cherchais un endroit, un point de repère.
La mission. C’est tout ce que j’avais trouvé comme évidence. Il fallait que je la voie.
Elle finirait bien par comprendre.