Le froid du Puy-en-Velay collait aux pierres noires quand ma fille m’a prise par le bras, ce vendredi de novembre, devant la maison des consuls. Elle portait une élégance que je ne reconnaissais…

Le froid du Puy-en-Velay collait aux pierres noires quand ma fille m’a prise par le bras, ce vendredi de novembre, devant la maison des consuls. Elle portait une élégance que je ne reconnaissais...

Elle m’a regardée comme si j’étais une tache sur sa robe neuve. C’était un vendredi soir de novembre. Le froid du Puy-en-Velay collait aux pierres noires de la vieille ville comme il le fait depuis toujours. Et moi, j’étais là, debout devant la porte illuminée de la maison des consuls, avec mon manteau beige du dimanche, le broche de Blaise piqué sur le revers gauche et un petit carton écrit à la main que j’avais mis trois soirs à rédiger.

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Le broche, un petit ovale d’argent mat, c’était Blaise qui l’avait acheté à la foire de Billoud en 1975, l’année où notre imprimerie avait enfin payé ses dettes. Il avait dit ce soir-là, en me le tendant dans son emballage de papier kraft : « Voilà pour toi, Irma, parce que tu mérites quelque chose de beau. » Je ne l’avais porté que pour les grandes occasions depuis. Ce vendredi de novembre était une grande occasion.

C’était la nuit où ma fille allait recevoir le prix le plus important de sa carrière. Et c’était aussi la nuit où elle m’a demandé de faire comme si je n’étais pas sa mère. Je me souviens que j’ai senti le froid d’abord. Pas le froid du vent, l’autre, celui qui vient de l’intérieur d’une personne quand elle vous regarde et calcule en même temps.

Solène avait quarante-cinq ans ce soir-là. Elle était belle, ma fille, elle l’a toujours été. Mais ce vendredi, elle portait une élégance que je ne reconnaissais pas tout à fait. Une élégance construite avec soin, comme une façade sur un bâtiment dont on a décidé de cacher les fondations.

Elle m’a prise par le bras. Assez doucement pour que personne ne remarque, assez fermement pour que je comprenne que ce n’était pas une invitation. Elle m’a guidée à l’écart du flux des invités, derrière un pilier de pierre, là où les lumières de l’entrée n’atteignaient plus vraiment. Et elle m’a dit à voix basse des mots que je n’oublierai jamais tant que je vivrai.

« Maman, tu ne peux pas entrer comme ça. Pas ce soir. Il y a des clients importants, des membres du jury, des journalistes. Si quelqu’un te voit avec moi, il va poser des questions.

Fais comme si tu ne me connaissais pas… ou alors rentre à la maison. Ce serait plus simple. »

Je n’ai pas répondu. J’ai regardé le broche de Blaise, j’ai regardé le carton dans ma main.

Puis j’ai regardé ma fille dans les yeux, et j’ai vu quelque chose que je n’avais pas envie de nommer. J’ai dit « très bien » et je suis retournée au parking. Avant de vous raconter ce qui s’est passé ensuite, je dois reprendre mon souffle. Parce que même maintenant, en vous parlant, j’ai encore cette sensation dans la poitrine, comme une pression douce et lourde à la fois.

Je m’appelle Irma Solinier, j’ai soixante-dix-sept ans. J’habite au 18 de la rue Pannessac, au Puy-en-Velay, dans un appartement au-dessus d’une petite boutique fermée depuis longtemps. C’est un appartement qui a l’âge de mes reins, avec des planchers qui parlent quand on marche et des fenêtres qui gardent le givre en hiver, même quand le chauffage fonctionne. Dans cet appartement, il y a des cartons.

Beaucoup de cartons. Des boîtes de coupures de presse, de photographies, de carnets d’annotation dans l’écriture de Blaise, mon mari, imprimeur artisanal pendant trente-deux ans. Blaise est parti il y a neuf ans. Pas d’un coup.

Lentement, comme les belles choses s’en vont, avec du temps et de la dignité. Ce qu’il a laissé derrière lui, c’est une odeur d’encre dans les vieilles boîtes, une collection de matrices typographiques rangées par taille sur une planche en bois. Moi, je ne suis pas une femme qui a beaucoup demandé dans la vie. J’ai appris tôt que les choses ne viennent pas toutes seules et que le travail discret vaut plus que les grands gestes visibles.

Quand j’étais jeune, ma mère m’a dit une chose que j’ai portée toute ma vie : « Irma, les gens qui font vraiment le travail n’ont généralement pas le temps de crier qu’ils le font. »

J’y ai cru. J’y crois encore. Pendant des décennies, j’ai travaillé sans faire de bruit.

Je révisais des catalogues pour de petites galeries d’art. Je pliais des enveloppes, j’organisais des archives, je corrigeais des textes dans des bureaux où personne ne me demandait mon avis sur la forme, seulement sur les fautes. Et à côté de ça, j’aidais Blaise à l’atelier, rue Pannessac, le samedi matin, avec l’odeur de l’encre et le bruit régulier de la presse qui travaillait. C’était ma vie.

Une vie ordinaire. Une vie qui m’a appris à aligner le papier, à respecter les marges, à ne jamais livrer quelque chose de beau construit sur une erreur cachée. Solène a grandi dans cet atelier. Elle a grandi entre les matrices et les feuilles de correction, entre les clients qui apportaient leur commande et les fins de mois où on comptait pour voir si on pouvait se permettre une sortie au restaurant.

Je me souviens d’elle, petite, assise sur un tabouret près de la presse, les jambes qui ne touchaient pas le sol, en train de dessiner des lettres sur des chutes de papier. Elle n’était pas comme les autres enfants. Pendant qu’ils jouaient dehors, elle feuilletait des épreuves. Elle avait un œil pour la précision qui nous surprenait, Blaise et moi.

« Pourquoi tu as mis du blanc là ? » je lui demandais en montrant une marge. « Pour que l’œil respire, Maman. »

Elle avait quoi, huit ans ?

Elle savait déjà que l’espace vide avait du sens. J’ai encore quelque part une de ses premières compositions, une affiche, qu’elle avait faite pour l’atelier. Les lettres étaient tracées au crayon, puis repassées à l’encre. Il y avait une faute d’orthographe dans le mot “atelier”.

Elle l’avait barrée d’un joli trait net et elle avait écrit le mot correct à côté. Je ne lui en ai jamais voulu pour cette affiche. Mais je crois qu’elle s’en est voulu très longtemps. Peut-être que ça a commencé là.

Cette impression que ce qui sortait d’elle devait être parfait du premier coup. Sans erreur. Sans trace de correction. Blaise était différent.

Lui, il disait que le papier se souvient de tout, et que ce n’est pas une honte de laisser une trace de votre passage. Il disait que l’important, ce n’était pas d’être parfait, mais d’être vrai. L’année où Solène a terminé ses études, elle a eu son premier emploi dans une petite agence. Puis un autre ailleurs.

Puis un poste plus important. Et puis un autre encore. C’était il y a vingt ans environ qu’elle a cessé de demander des conseils sur ses projets. Elle se débrouillait.

Elle montait. Je ne vais pas dire que nous étions devenus des étrangers, mais il y avait une distance qui grandissait, doucement, sans bruit. « Elle est occupée, Irma », me disait Blaise lorsqu’elle annulait un dimanche à la dernière minute parce qu’elle avait une urgence. Une urgence.

Ce mot-là. Elle appartenait au monde qui marchait vite. Le monde des gens qui parlent en réunion. Le monde des gens dont les doigts ne sentaient plus jamais l’encre.

Blaise disait qu’elle nous ressemblait plus qu’elle ne voulait le croire. « Regarde-la, elle se plonge dans la lecture d’une maquette comme toi tu te plongeais dans la lecture d’un manuscrit. Le même regard, les mêmes sourcils froncés. Elle est faite de la même pâte, juste dans un four différent.

»

Je savais qu’il avait raison et en même temps, je savais qu’elle ne se présentait pas comme la fille d’un imprimateur de quartier. La version qu’elle connaissait, c’était celle qui facilitait l’accès au cercle des clients aisés. La version abrégée. La version sans l’atelier de la rue Pannessac, sans les fins de mois difficiles, sans les mains de Blaise dans l’encre.

Blaise ne m’a jamais dit qu’il avait mal. C’est peut-être ça, le plus triste, finalement. Il ne m’a jamais dit qu’il avait mal. Il disait toujours qu’une imprimerie est une école de patience.

« On attend que l’encre sèche. On attend que le papier réponde. On attend que la machine chauffe. On attend, et on ne se plaint pas.

»

Il est mort en silence, lui aussi, avec la même dignité tranquille. Il aimait Solène plus que sa vie, il l’aimait obstinément, et peut-être que c’est pour cette raison qu’il a choisi de ne pas la déranger. Le soir où il a glissé sur le bord du trottoir avec une douleur à la poitrine, c’est le voisin qui a appelé les secours. Moi, je n’étais pas là.

J’étais partie chercher des feuilles de papier pour la commande d’un client le lendemain matin. Quand les infirmiers l’ont transporté à l’hôpital, il m’a regardée et il m’a dit : « Ne téléphone pas à Solène. Elle a ses choses. On s’en sortira.

»

On ne s’en est pas sorti. Il est resté six semaines coincé dans un lit d’hôpital, entre des blagues de personnel soignant fatigué et des odeurs de détergent. Il est mort un jeudi. Un jeudi matin d’avril où il pleuvait.

Il pleuvait sur le Puy-en-Velay comme il pleut dans les mauvais films. On avait téléphoné à Solène. Elle était venue, bref. Elle avait tenu la main de son père, elle avait dit les choses qu’on dit.

Mais j’ai revu son regard. C’était le même regard que le vendredi de novembre où elle m’avait dit de rentrer à la maison. Un regard qui regarde sans vraiment voir. Un regard qui calcule.

Après l’enterrement, elle a dit qu’elle devait rentrer. Il y avait un dossier important à finaliser, un client à voir, un déplacement à préparer. Je l’ai regardée sortir de l’église Saint-Laurent, son manteau noir impeccable, ses talons qui claquaient sur le pavé trempé. Elle s’est retournée une fois, elle a levé la main, puis elle a poursuivi son chemin.

C’était il y a neuf ans. Neuf ans. Maintenant, je vous entends déjà me poser la question. Que s’est-il passé cette nuit-là, à la maison des consuls ?

Quelles étaient ces instructions qui n’étaient pas dans le script original ? Pourquoi est-ce que je suis assise ici, maintenant, à vous parler dans ma cuisine avec une tasse de tilleul froid dans les mains ? Je vais vous le dire. Mais il faut que je fasse d’abord le chemin inverse dans ma tête.

Après que Solène m’a demandé de partir, je suis restée un long moment au volant de ma petite voiture. Je me souviens que j’étais physiquement incapable de tourner la clé. Mes mains tremblaient trop. Pas de colère.

Non. Ce n’était pas de la colère. C’était un genre d’épuisement qui vient après un choc, quand le corps comprend que quelque chose s’est cassé et qu’il ne sait pas encore quoi. J’ai fini par réussir à démarrer.

Je suis rentrée chez moi, j’ai monté les escaliers lentement, une à une, comme si chaque marche était une décision. Je me suis assise à la table de la cuisine, la même table que Blaise avait fabriquée, et je suis restée là, dans le noir, à regarder les contours des meubles que je connaissais par cœur. Le téléphone a sonné à minuit passé. C’était elle.

J’ai décroché. J’ai entendu des bruits de foule au loin, des rires, un piano peut-être. Elle parlait bas, pressée. « Maman.

Je suis désolée. C’était important ce soir. On m’a remis le prix, mais il y a une chose que je dois te dire. Il y a une chose qui se passe.

»

Elle s’est tue un instant. J’entendais sa respiration. Elle a dit qu’elle avait reçu une enveloppe. Une enveloppe anonyme, laissée à l’accueil de la salle, quelques heures avant la cérémonie.

À l’intérieur, une lettre et plusieurs photographies. Sur la lettre, dactylographiée, deux phrases. « Saviez-vous qui a réellement créé la pochette qui vous a ouvert les portes du jury ? Saviez-vous que votre mère passait des nuits à tracer ces lettres dans l’atelier de sa cuisine ?

»

Les photos. Les photos, c’étaient des images de moi. Pas des photos récentes, non. De vieilles photos.

Des photos de moi, jeune, penchée sur la table de la cuisine, en train de tracer à la main les lettres de la maquette qu’on lui avait demandée. Des photos prises depuis la fenêtre d’en face. Des photos que je n’avais jamais su qu’on avait prises. J’ai demandé à ma fille qui lui avait remis l’enveloppe.

Elle a dit que personne ne le savait. Une femme, probablement. Elle l’avait déposée sur le bureau sans dire son nom. « C’est peut-être Marguerite », ai-je dit sans réfléchir.

« Qui est Marguerite ? » a demandé Solène. J’ai hésité. « Une cliente que j’avais, autrefois.

Une galeriste, comme moi. Elle était la seule à savoir pour les maquettes. »

Je me suis tue. Je n’avais pas le droit d’en dire plus.

Mais il y avait encore autre chose. Le lendemain matin, pendant que je buvais un café trop fort, quelqu’un a frappé à ma porte. J’ai ouvert, je m’attendais à voir une voisine ou un livreur. C’était une petite femme d’environ soixante-quinze ans, bien mise, un foulard sur les cheveux.

Elle tenait un carton à chaussures contre sa poitrine. Elle m’a souri. « Madame Solinier ? Je m’appelle Marguerite.

Vous ne me connaissez pas. Enfin si, vous me connaissez, vous ne vous souvenez pas de moi. Je travaillais à la mairie, aux archives. Vous étiez venue chercher des plans, il y a longtemps.

Et je ne vous ai jamais oubliée. »

Elle m’a tendu le carton. À l’intérieur, il y avait des enveloppes, des documents, mais surtout un carnet. Un carnet de cuir usé que j’avais perdu, ou que je croyais avoir perdu des années plus tôt.

Je l’ai ouvert. C’était mon écriture. Celle de l’atelier, avec des notes sur les projets. Des listes de polices de caractères, des croquis pour des maquettes, des calculs de marges.

Et des petits textes, des brouillons de dédicaces, des pensées pour un univers que je n’avais jamais montré à personne. « Je vis en face de l’atelier, autrefois, a poursuivi Marguerite. Je vous regardais travailler la nuit. J’étais veuve, je ne dormais pas beaucoup.

Je voyais la lumière. Et je voyais votre fille, lorsqu’elle était petite, assise à côté de vous. Je ne savais pas pour ces lettres. Je ne savais pas qu’elles étaient à vous.

Mais quand j’ai vu la nouvelle dans le journal, la carrière de votre fille, j’ai su qu’il fallait vous rendre ceci. »

Le lendemain de cette visite, j’ai reçu un appel de Solène. Elle était dans un état bizarre, entre colère et confusion. Son ton à elle était brusque.

« Maman, qu’est-ce que c’est que cette histoire ? J’ai reçu un appel du secrétariat du prix. Il y a une femme, Marguerite. Elle a contacté le jury pour dire qu’elle avait des preuves.

Elle dit que la pochette que j’ai donnée comme référence, ce n’est pas moi qui l’ai faite. Elle dit que c’est toi. »

« C’est compliqué, ma chérie. »

« Compliqué ?

Maman, j’ai donné cette référence à un jury entier. J’ai reçu un prix. Si c’est vrai, tu portes plainte ou je démissionne ? »

J’ai fermé les yeux.

Il fallait que je lui dise la vérité. Toute la vérité. « Solène, je n’ai pas fait ça pour toi. Pas complètement.

Je l’ai fait pour moi. Depuis que je suis petite, j’ai l’impression de n’avoir jamais été assez. Jamais assez vive comme mes sœurs, jamais assez jolie, jamais assez intelligente. Et puis j’ai eu l’atelier.

Et cet atelier était ma fierté. Quand je suis tombée enceinte de toi, j’ai cru que j’allais te transmettre tout ce que je savais faire de plus vrai. Et tu es née. Et tu étais belle, intelligente, parfaite.

Parfaite comme j’aurais voulu être. « Et puis tu as grandi, et je t’ai vue adopter le même langage que les gens que je n’aimais pas. Ceux qui se vantent, ceux qui parlent fort, ceux qui oublient d’où ils viennent. Alors, je me suis dit : “Je vais lui montrer, à ma fille.

” Je vais lui montrer que les créations ne sortent pas du néant, qu’il y a un savoir-faire, une main, une histoire. Et qu’elle peut être fière de cette main-là, même si elle n’ose pas la serrer. »

Solen gardait le silence à l’autre bout du fil. Quand elle a parlé, sa voix était plus calme, presque petite.

Petite comme la petite fille qui dessinait des lettres. « Maman. Où est-ce que tu as appris à faire une maquette à ce point précise ? Tu ne m’as jamais montré ça.

»

« Je ne t’ai jamais montré parce que tu ne m’as jamais demandé. En trente-cinq ans, tu ne m’as jamais demandé de te montrer quelque chose. Ni à toi, ni à ton père. Jamais.

»

Le silence a duré longtemps. Très longtemps. Finalement, elle a repris, d’une voix brisée : « Je ne sais pas comment on répare ça. »

« Moi non plus, je lui ai répondu.

Je ne sais pas comment on répare. Mais je sais qu’on peut essayer. On peut essayer de faire comme pour les épreuves. On recommence, on corrige, on tire une nouvelle version.

C’est là qu’est tout l’art. »

Elle n’a pas répondu directement. Mais avant de raccrocher, elle m’a dit : « Maman. La semaine prochaine, il y a une rétrospective de l’œuvre de papa à la médiathèque.

Je pensais que peut-être tu voudrais m’accompagner. On ne parlera pas de tout ça, si tu ne veux pas. Mais j’aimerais que tu sois là. Et je veux que tu me dises, toi, comment il faisait, son travail.

Je veux comprendre. J’ai besoin de savoir d’où je viens. »

Je me souviens d’avoir ri à ce moment-là. Un rire qui ressemblait presque à un sanglot.

« D’où tu viens ? Mais, ma chérie, tu viens de la marguerite. Tu viens de là où les marguerites jaillissent après la pluie. Tu viens du coin d’une table en formica où une femme plaçait des lettres avec l’espoir que sa fille puisse un jour écrire son propre alphabet.

»

Il y a eu un autre silence. Et puis, à mon grand étonnement, j’ai entendu ma fille rire. Un vrai rire, plein de larmes, un rire qui ressemblait à celui de Blaise. « Maman, a-t-elle fini par dire.

Le mot “marguerite”. Tu l’as dit avec le même accent que papa quand il se moquait de toi. »

Mlle ? Est-ce que vous me suivez toujours ?

Parfois je me dis que le silence est une chose vraiment bizarre. Vous pouvez entendre le silence à travers le téléphone. On peut entendre ce qu’une personne ne vous dit pas. Si quelqu’un vous a jamais manqué, vous comprendrez ce que je ressens en ce moment.

Ce n’est pas la même chose que de manquer à quelqu’un. C’est manquer à la personne que vous étiez avant. C’est manquer à une maison. C’est manquer à l’atelier de la rue Pannessac.

C’est manquer à un samedi matin où on ne fait pas de fautes. C’est vraiment beaucoup plus sérieux. C’est notre pays d’origine à tous, après tout. Ceux qui s’inquiètent de leurs déchets nucléaires, puis il y a nous, qui nous inquiétons de la teinte exacte de la lumière en novembre.

Je ne vous ai pas tout raconté, bien sûr. Je ne vous ai pas raconté pour les lettres qu’on a perdues, les enveloppes qu’on n’a jamais renvoyées, les boîtes entières qu’on n’a jamais ouvertes. Je ne vous ai pas dit comment on a fait surtout pour la maquette qu’on a créée pour Marguerite. C’était pour sa petite-fille, en réalité.

Une affiche, dans une chambre d’enfant. Mais on ne l’a jamais su, vraiment, ce qu’une affiche peut changer dans une vie. Ce que je veux dire, c’est que quand j’ai vu la reproduction de la pochette dans le programme du prix, cette pochette qui a valu à Solène un prix, j’ai eu d’abord un choc. Parce que c’était la mienne.

Enfin, ce n’était pas la mienne. C’était la sienne. La sienne, celle qu’elle avait refaite, améliorée, enrichie. Mais je reconnaissais la danse des lettres, l’équilibre, la façon dont les courbes se penchaient dans la même direction que celles que je dessinais sur les chutes de papier, il y a quarante ans.

Elle avait appris de moi, sans jamais me le dire. Elle avait appris en me regardant, en mémorisant mes gestes, en oubliant qu’elle le faisait. On ne sait jamais comment les choses vont revenir vers nous. On ne sait jamais quelle partie d’un geste, d’une leçon, d’une erreur, d’une histoire racontée le soir dans une cuisine reviendra un jour frapper à notre porte.

Solène m’a rappelée le dimanche suivant. Elle avait les mots justes. Elle m’a dit qu’elle avait démissionné du jury, pas de sa carrière. Elle a remis son prix avec une lettre disant qu’elle devait tout à une femme que personne ne connaissait, une femme qui avait corrigé des épreuves toute sa vie dans un atelier de la rue Pannessac.

Elle a dit qu’elle était fière, pour la première fois, de dire d’où elle venait. Elle m’a demandé si je pouvais lui apprendre, vraiment lui apprendre, à connaître le métier de son père et le mien. Le temps a fait son travail lent. On ne répare pas les années de silence avec une seule conversation.

Mais on peut poser un premier carreau, puis un autre, puis un autre encore, jusqu’à ce que le sol tienne à nouveau sous les pieds. J’ai posé ma main sur la table de la cuisine. Je sentais encore les éclats de bois que la machine à composer laissait sur le dessus, des années plus tôt, quand Blaise posait ses casiers. Je crois bien que c’est le plus beau cadeau qui me restait : savoir que mes doigts pouvaient encore tracer des lettres dignes de ce nom.

Et qu’elles pouvaient être reçues comme un cadeau. J’ai ouvert le robinet du vieil évier. Il a grincé, comme il grince toujours. J’ai regardé l’eau couler dans l’évier, j’ai vu mon reflet dans la fenêtre au-dessus de l’évier, et pour la première fois depuis des années, je ne me suis pas détournée.

J’étais encore là. Et je me suis souvenue de la liste des choses que j’avais apprises à la table de l’atelier. Je les ai récitées pour vous, ce soir, avec le même respect que l’on porte aux choses précieuses. Servez-vous si vous en avez besoin.

L’ordre des priorités est simple. Parfois, ce qu’on doit faire est clair, mais ce n’est pas facile à faire. On fait le travail de toute façon. On essaie de bien faire.

On fait des erreurs, on les corrige. On devient meilleur. On recommence. C’est le genre de courage qui ne fait pas de bruit.

Les gens qui travaillent dans le silence ont le cœur à la bonne place. Personne ne se souvient des soirs où on rentre épuisé. On se souvient des gens qui ont laissé une trace, pas des gens qui ont marqué les points. Et vous, vous avez laissé une trace quelque part, même si vous ne le savez pas encore.

Alors, puisque vous êtes toujours là, que vous êtes encore en train de m’écouter, voici le conseil que j’ai envie de vous laisser avant de vous souhaiter le bonsoir. Le plus important ne se gagne pas, il se partage. Et pour partager, il faut d’abord savoir se souvenir de qui on est. Même quand on préférerait oublier.

Quelque part, ce soir, il y a une personne qui vous regarde en vous disant que vous ne savez pas dans quel état vous l’avez mise, mais peu importe, parce que vous n’aviez pas besoin de le savoir. Vous aviez juste besoin d’être vous-même. Et c’est exactement ce que vous avez été. C’est exactement cela que j’ai été, ce soir-là, dans ma cuisine.

Blaise me dirait : « Tu ne peux pas contrôler le vent, mais tu peux ajuster tes voiles. » Il avait raison. Je vais devoir maintenant raccrocher, éteindre le micro, éteindre la lumière. Mais si vous avez un jour l’occasion de recevoir ce que Solène m’a demandé de vous transmettre, gardez-le précieusement.

Parce que ça ne se voit pas au premier regard. C’est la preuve qu’on peut encore être rattaché à ce qui ne s’écrit pas, ce qui ne se mesure pas, ce qui ne s’oublie pas : l’amour. Je m’appelle Irma. Et c’est mon histoire.

Je vous remercie de l’avoir écoutée, vous qui avez fait le choix de rester, vous qui n’étiez peut-être là que de passage. Que la trace que vous laissez soit celle que vous voudrez bien laisser. Maintenant, je vais éteindre. Bonne nuit.

Prenez soin de vous. Et n’oubliez jamais, je vous en prie : les plus belles lettres sont celles qu’on écrit avec le cœur. Et si vous saviez comme votre présence me touche, Solène. Si vous saviez comme je suis fière de pouvoir enfin dire que vous êtes ma fille.

Ma vraie fille. Ma magnifique, magnifique, magnifique fille.