« Tu es trop émotif, Antoine. » Elle a dit ça sans lever les yeux de son téléphone, à table, pendant que je faisais tourner mon verre d’eau en essayant de parler du budget du mariage. Vingt mille…

« Tu es trop émotif, Antoine. » Elle a dit ça sans lever les yeux de son téléphone, à table, pendant que je faisais tourner mon verre d’eau en essayant de parler du budget du mariage. Vingt mille...

Elle l’a dit à la volée, comme on jette un déchet à la poubelle, les yeux rivés sur la liste des courses pour le traiteur, ou peut-être sur l’écran de son téléphone, indifférente. Nous étions à table. Moi, Antoine, trente et un ans, je faisais tourner mon verre d’eau, entamé la conversation que nous avions repoussée toute la semaine, celle du budget du mariage. Elle, c’était Camille, vingt-neuf ans.

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Nos parents s’étaient engagés pour la salle et le traiteur. Vingt mille euros. Le reste, le bar, le photographe, le DJ, c’était pour nous, environ six mille euros chacun. J’avais suggéré de regarder nos finances ensemble avant de signer quoi que ce soit.

Ma main était sur la table, paume ouverte. C’est une décision importante, je voulais qu’on regarde les chiffres ensemble. Elle a soupiré, un son exaspéré, comme si je venais de demander l’impossible. Son regard a glissé sur moi, de mes épaules à mes mains.

« Tu es trop émotif, Antoine. » J’ai voulu dire quelque chose, m’expliquer. Elle a levé la main, m’a coupé. « Non, sérieusement.

J’en ai marre. C’est épuisant d’écouter tes besoins. Chaque petite décision est une négociation. Mon père n’a jamais agi comme ça.

Il gérait, il était masculin. Lui au moins, il n’avait pas besoin de thérapeute. »

J’ai senti le sang me monter aux joues. J’ai reposé mon verre, doucement, pour ne pas le casser.

« Tu veux que j’arrête de partager mes sentiments avec toi ? » Elle a haussé les épaules, comme si c’était évident. « Je veux que tu aies moins de sentiments. Ou que tu les gardes pour toi.

C’est trop, là. » Il y a eu un silence épais. J’ai hoché la tête. « Noté.

» Elle a eu un sourire satisfait. « Bien. Ne sois pas dramatique. »

Le reste du dîner, je l’ai avalé sans goût.

Elle est partie dans la salle de bain se préparer pour une visio. J’ai fait la vaisselle, doucement, méthodiquement. J’ai rangé la cuisine, puis je suis allé dans le bureau, notre bureau, son bureau à elle quand elle bossait à la maison. J’ai ouvert mon ordinateur portable.

J’ai ouvert un onglet de location de camions de déménagement. J’ai regardé les chiffres, les disponibilités. Le lendemain matin, je suis arrivé au travail plus tôt que d’habitude. Je me suis fait un café, j’ai allumé mon écran, et j’ai vu la notification.

Un message LinkedIn. Un recruteur. « Bonjour Antoine, votre profil correspond parfaitement à un poste d’architecte logiciel senior à Montpellier. Salaire à discuter, package de déménagement complet.

»

Avant, je lui aurais crié la nouvelle depuis la porte. Avant, on en aurait parlé ensemble. Là, j’ai lu le message deux fois. J’ai lu la ville, le salaire proposé : cent cinq mille euros par an, plus un bonus de signature de douze mille euros.

J’ai regardé vers le couloir, vers la chambre où elle était encore en train de dormir. J’ai ouvert une réponse : « Je suis très intéressé. Quand peut-on s’appeler ? »

L’entretien téléphonique a eu lieu mardi à quatorze heures, depuis ma voiture, dans le parking du supermarché, pour être sûr de ne pas être dérangé.

L’entretien en visio avec le panel a eu lieu vendredi. Six personnes à l’écran. J’avais mis une chemise propre, fermé la porte du bureau. Je ne lui avais pas parlé de la moindre de ces étapes.

Quand elle est passée près de la porte, elle a vu la porte fermée, est allée directement à la cuisine. Je l’entendais mettre des céréales dans un bol. Quand j’ai fini, quand j’ai coupé la caméra et le micro, elle était dans l’embrasure de la porte, une cuillère à la main. « Tu étais avec qui ?

» J’ai vu le poste, on m’a fait une offre. Je n’ai pas dit ça. J’ai dit : « Une réunion avec l’équipe. » Elle a hoché la tête, l’air de s’ennuyer.

« D’accord. T’as vu l’heure ? On a appel avec ma mère ce soir pour le plan de table. Je t’envoie le lien.

» J’ai fermé mon ordinateur. « Je sors juste. J’ai des cartons à récupérer au magasin. »

Les jours suivants, j’ai attendu.

Le lundi à onze heures huit du matin, l’offre est arrivée dans ma boîte mail. Cent cinq mille, le bonus, la prise de fonction dans six semaines. J’ai lu l’email trois fois. Puis j’ai signé le document PDF électroniquement à onze heures trente-quatre.

Mon index a cliqué « Signer » et j’ai retenu ma respiration, comme si tout l’immeuble allait s’écrouler. Rien ne s’est passé. Camille était dans le salon, en visio avec sa mère pour discuter de la couleur des serviettes. Elle riait.

Elle a raccroché, est venue dans la cuisine, m’a vu sur mon téléphone, a remarqué que je regardais les annonces immobilières pour Montpellier. J’ai fait glisser l’écran d’un doigt. « Qu’est-ce que tu regardes ? » J’ai levé les yeux, l’air de rien.

« La météo. Ils annoncent du beau temps la semaine prochaine. » Elle est repartie. J’ai trouvé l’appartement en trois jours.

Un T2 dans un immeuble moderne, sept cent cinquante euros par mois. J’ai signé le bail en ligne, réglé le premier mois, le dépôt de garantie et le dernier mois. Vingt-deux cent cinquante euros en tout, prélevés sur mon compte. J’ai envoyé mon préavis à mon propriétaire, en mentionnant la clause de non-reconduction.

Le bail était à mon nom, signé avant qu’elle ne pose un pied dans l’appartement. Le timing était parfait. Mon préavis était de deux semaines. Le mercredi suivant, j’ai démissionné.

Mon patron, un homme de cinquante ans, a été surpris, puis il m’a serré la main. « On est déçus, mais je respecte. » J’ai commencé à vendre mes affaires sur les sites en ligne. Mon vélo d’appartement, ma console de jeux, la collection de vinyles de mes parents.

Camille est passée à côté de moi pendant que je filmais un lot de vieux câbles. Elle a souri. « Ah, tu vois ! Enfin une bonne idée.

Ce bazar dans tes affaires, c’est pour ça. Tu ranges, tu trie. Bien, j’aime ça chez un homme. » J’ai emballé les câbles.

« Ouais, je débarrasse. »

J’ai loué un box de stockage à deux rues de là. Cent soixante-cinq euros par mois. Les week-ends, quand elle croyait que j’allais courir ou faire du sport avec des collègues, je remplissais la voiture de cartons.

Des livres, des vêtements, une vieille guitare, mon outillage. Une fois, elle m’a appelé pendant que j’étais dans le box. « Tu rentres quand ? » J’étais debout, entouré de boîtes.

« Je suis chez Marc, on regarde le match. » Elle a fait la moue, que j’ai entendue dans sa voix. « D’accord. Bon, maman demande si tu as choisi la couleur du gilet du témoin.

» J’ai fermé les yeux. « Dis-lui que je m’en occupe. » J’ai raccroché, et j’ai repris le scotch pour fermer une boîte. Quand le vendredi a été annoncé, elle m’a dit de me garder libre pour essayer le costume, mais qu’elle serait en télétravail, des réunions toute la journée, jusqu’à quinze heures au moins.

J’ai hoché la tête. « Pas de souci. Tu ne me verras même pas. »

Le jeudi soir, je n’ai pas fermé l’œil.

Pas de nervosité, plutôt une excitation calme, un vide qui se creusait dans mon ventre. Le vendredi matin, à huit heures, elle s’est levée, a fait du café, s’est assise à son bureau dans le salon, l’ordinateur portable allumé. J’étais dans la cuisine, je la regardais boire son café d’un air pressé, un peu en sueur, déjà en train de se connecter. « Grosse journée, hein ?

» ai-je lancé, pour dire quelque chose. « Énorme. Des réunions jusqu’à pas d’heure. Sois discret, chéri, s’il te plaît.

» « Bien sûr. » J’ai fini mon verre d’eau, je l’ai posé dans l’évier, je suis passé derrière elle, j’ai posé une main une seconde sur son épaule. Elle a à peine bougé. J’ai enfilé ma veste.

Je suis sorti. À huit heures quarante-sept, mon téléphone a vibré. Un texto des déménageurs : « On arrive dans 10 min. » Je leur ai répondu : « Parfait.

» Puis j’ai vu, par la fenêtre, le camion de vingt mètres cubes se garer en double file à huit heures cinquante-huit. J’ai ouvert la porte avant qu’ils ne sonnent. Je leur ai fait signe. Trois gars costauds, avec des diables.

L’un d’eux a regardé l’immeuble, puis ma tête. « On charge quoi ? » J’ai montré le salon. « Tout.

Les meubles, les cartons, l’électronique. En premier le canapé, la table basse, puis la bibliothèque. »

La porte du salon était restée ouverte. Camille, toujours en réunion, les a entendus.

Elle a tourné la tête, m’a vu discuter avec un homme en bleu de travail, tenant une planche de carton. Elle a froncé les sourcils. Elle a coupé son micro, m’a fait un signe de la main, les lèvres formant un « Quoi ? » J’ai haussé les épaules, j’ai pointé du pouce les déménageurs.

Elle a haussé un sourcil, c’est retournée vers son écran. Le premier déménageur a attrapé le canapé. Le second a pris la bibliothèque. Camille a dû entendre un bruit, elle s’est retournée, son visage a pâli.

« Attends. Attends. Qu’est-ce que vous faites ? » Elle a oublié de couper son micro.

Son écran a dû s’éteindre. Sa voix est sortie, tendue, à travers les haut-parleurs : « Je suis désolée, c’est un problème technique. Je reviens dans une seconde. » Elle a fermé son ordinateur portable d’un geste sec, s’est levée, est venue vers moi, les bras écartés.

« Antoine, qu’est-ce qui se passe ? » Je l’ai regardée. « Le déménagement. » J’ai sorti mon téléphone, j’ai tapé un texto que je lui ai montré : « Je déménage.

Tu devrais rester sur ton appel. » Elle a lu, ses yeux ont couru, sont revenus sur moi. « Quoi ? Non.

Attends. Où tu vas ? » J’ai haussé les épaules, je me suis baissé pour saisir mon sac à dos, je l’ai posé près de la porte. « Là où on m’attend.

»

Elle a ri, un rire nerveux, a secoué la tête. « Très drôle. Arrête, dis-leur de s’en aller. Je dois me reconnecter.

» « Je ne peux pas. Ils ont un planning serré. » Je lui ai montré le texto suivant : « J’ai accepté un poste. À Montpellier.

Je commence lundi. » Elle a lu, a relu, a levé les yeux, la panique dans la voix : « Quoi ? Non. On a un mariage dans cinq mois, Antoine.

» Le deuxième déménageur passait derrière elle avec la table de la salle à manger. Elle a dû s’écarter, s’est cognée contre le mur. « Laissez-moi vous aider », a dit le troisième en saisissant le pied du canapé. La porte d’entrée était restée ouverte.

Camille a fait un pas vers moi, a baissé la voix, essayant de garder un ton raisonnable : « Je crois qu’on devrait en parler. » « On en a parlé. La semaine dernière. » Je me suis penché pour prendre mon sac à dos.

« Je ne suis pas un homme émotif, Camille. J’ai juste arrêté de te faire part de mes sentiments. »

Le déménageur est revenu pour la table basse. Le salon se vidait à vue d’œil.

Elle a regardé la pièce, les murs nus, la marque claire du canapé sur la moquette, puis elle a sorti son téléphone, a fait défiler des messages, a trouvé ce qu’elle cherchait. « Tes parents ont dépensé vingt-deux mille euros pour la salle, dit-elle, la voix plus aiguë. Mon père a signé le traiteur. Tu ne peux pas nous faire ça.

» J’ai attrapé mon sac, je l’ai posé sur mon épaule. « Je n’ai jamais signé de contrat. C’est vous qui avez voulu tout contrôler, vous n’avez jamais eu besoin de mon avis. » J’ai sorti une clé de ma poche, je l’ai posée sur la table de l’entrée, la seule chose qui restait dans le salon, à part les déménageurs.

« La clé du box de stockage est dans le tiroir de la cuisine. J’y ai mis tout ce qui me manquait pour survivre six semaines. Tu trouveras le reste dans le contrat de location. »

Un déménageur s’est approché, une ardoise à la main.

« Monsieur, on a fini ici. On charge le dernier meuble et on y va. » Je lui ai fait un signe de tête. Camille a suivi le meuble des yeux, la télé, puis elle a croisé mes bras.

Elle tremblait. « Tu vas le regretter. » « Peut-être. Mais c’est un sentiment.

Je te dirais si j’en ai envie. » Je me suis baissé pour attraper mon sac à dos, je suis sorti dans le couloir. « Bonne vie, Camille. » J’ai refermé la porte derrière moi.

J’ai entendu la porte de l’appartement s’ouvrir sur la poignée, sa voix qui criait presque : « Tu vas où ? Tu ne peux pas faire ça ! » Je me suis retourné une dernière fois. « J’ai signé pour le camion.

Il ne s’arrête pas pour les gens qui parlent trop fort. » Elle est restée là, la main sur la poignée, bouche bée, en pyjama, ses pieds nus sur le palier, regardant mon dos s’éloigner dans le couloir. Je suis monté dans la cabine du camion. Le moteur tournait.

J’ai regardé une dernière fois l’immeuble, la fenêtre du salon. Camille avait ouvert le rideau, je la voyais au travers, silhouette pâle, immobile. Le déménageur a passé la tête par la fenêtre : « Prêt, chef ? » J’ai hoché la tête.

J’ai mis le clignotant, je me suis engagé dans la circulation. Je n’ai pas regardé en arrière. Je n’ai pas regardé dans le rétroviseur non plus. J’ai regardé la route, la ligne droite qui s’étirait vers le sud, vers une ville où personne ne connaissait mon nom, où personne ne savait que j’étais trop émotif pour un homme.

J’ai allumé la radio. Je l’ai montée un peu plus fort. Je me suis dit que j’appellerais mes parents plus tard pour leur annoncer, une fois sur place, une fois que tout serait fait, que je me suis libéré. Pas pour eux, pour moi.

Le camion roulait vers l’autoroute, et je n’ai pas senti le besoin de parler à quelqu’un qui ne voulait pas m’écouter. Je me suis contenté de conduire, le poignet léger sur le volant, un demi-sourire sur les lèvres pour la première fois depuis des mois.