Ce soir-là, chez mon oncle Philippe à Lyon, dans cette belle maison de la Presqu’île aux murs de pierre et aux hauts plafonds, mon cousin Théo m’a regardée dans les yeux avec ce sourire en coin qu’il réserve aux gens qu’il croit pouvoir dominer. Dis-moi, Élise, tu sais te battre ? J’ai souri. Pas le sourire doux que les gens attendent d’une femme.

Non, celui qui naît quand on sait exactement ce qu’on vaut. Le combat rapproché, c’était ma spécialité. Tout le reste était facultatif. Il a ri.
Ce rire nerveux qu’ont les hommes quand ils ne savent pas encore s’ils doivent avoir peur. Laisse-moi deviner. Il t’appelait la princesse. J’ai levé les yeux vers lui, lentement, calmement.
Adès. À l’autre bout de la table, le verre d’un homme a failli tomber. Si vous voulez savoir comment une fille de Versailles, fille d’un médecin et d’une prof de piano, finit par porter le nom du dieu des enfers dans les cercles les plus discrets des forces spéciales françaises, il faut revenir bien avant cette soirée. Il faut revenir dans un appartement bourgeois du seizième arrondissement, avec une petite fille qui ne ressemblait déjà à rien de ce qu’on attendait d’elle.
Je m’appelle Élise Marchand. J’avais sept ans quand j’ai compris que le monde n’était pas fait pour les filles comme moi. Ce jour-là, dans la cour de l’école primaire Sainte-Claire, trois garçons avaient poussé ma meilleure amie Camille contre le mur en béton. Elle saignait du genou, elle pleurait.
Les autres enfants regardaient, paralysés. Moi, je n’ai pas regardé. J’ai avancé. Je n’avais ni plan, ni technique.
J’avais juste quelque chose dans le ventre, quelque chose qui brûlait, et deux poings que j’ai utilisés avec une précision que je n’aurais pas su expliquer à l’époque. Les trois garçons sont rentrés chez eux en pleurant. Moi, j’ai été convoquée dans le bureau de la directrice. Ma mère, Hélène Marchand, pianiste de concert et femme d’une élégance absolue, s’est assise en face de madame Bertelot, ses gants en cuir sur les genoux.
Votre fille est violente, madame Marchand. Ma mère a regardé la directrice pendant trois secondes complètes. Ma fille a été efficace, madame Bertelot. Ce n’est pas la même chose.
C’est la première fois que je l’ai aimée vraiment. Pas comme on aime sa mère parce qu’elle vous nourrit et vous habille. Comme on aime quelqu’un qu’on respecte. Mon père, le docteur Bernard Marchand, était plus réservé sur la question.
Ce soir-là, au dîner, entre la soupe à l’oignon et le gratin dauphinois, il y avait un silence pesant. Il a posé sa cuillère et m’a regardée. Tu aurais pu appeler un adulte, Élise. Les adultes regardaient.
Il n’a plus rien dit. À douze ans, mon père m’a inscrite au judo pour me canaliser, disait-il. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’on ne canalise pas un fleuve. On le guide.
Et si on le guide bien, il devient quelque chose de magnifique. Sensei Karim Amrani avait cinquante-deux ans, une ceinture noire cinquième dan et le regard d’un homme qui avait tout vu. La première fois qu’il m’a vue entrer dans son dojo avec mes nattes et mes chaussons neufs, il a souri. Encore une petite qui vient faire du sport.
Trois mois plus tard, il ne souriait plus de la même façon. Il me regardait avec cette expression que j’allais apprendre à reconnaître chez les gens compétents : ce mélange de surprise et de quelque chose qui ressemble à de la révérence. À quatorze ans, j’étais championne régionale. À seize ans, championne de France cadette.
À dix-huit ans, je portais trois ceintures noires dans trois disciplines différentes. Et j’avais un problème : je m’ennuyais. Le baccalauréat mention très bien, option sciences. Mon père rêvait de médecine.
Ma mère espérait un conservatoire. Moi, j’ai déposé un dossier dans un endroit que personne dans ma famille n’avait envisagé : Saint-Cyr, l’école spéciale militaire, la plus prestigieuse de France, celle qui forme les officiers depuis Napoléon. Le jour où l’enveloppe est arrivée dans notre boîte aux lettres de l’avenue de Paris, cette belle enveloppe marine avec le cachet officiel, ma mère a failli s’évanouir. Élise.
Sa voix était un fil tendu sur le point de casser. Dis-moi que c’est une erreur. C’est une acceptation. Mon père a posé son journal.
Il lisait Le Figaro tous les matins avec son café. Il m’a regardée de cette façon qu’il réservait aux cas compliqués. Tu es sûre de toi ? Je lui ai souri.
Je n’ai jamais été aussi sûre de moi. Je pourrais vous parler des heures de la beauté brutale de Saint-Cyr : les forêts de Coëtquidan en Bretagne, vertes et sauvages, les aurores à cinq heures du matin où la brume s’accroche aux arbres comme si elle refusait de partir, les exercices physiques qui durent jusqu’à ce que le corps ne soit plus qu’une machine obéissante. J’adorais le froid qui brûle les poumons en décembre. J’adorais la boue sur les joues et les genoux.
J’adorais ce moment, vers la troisième heure de marche forcée avec vingt kilos sur le dos, où le mental prend le dessus sur tout le reste. Les autres élèves officiers m’observaient. Certains avec curiosité, certains avec quelque chose de moins agréable. Il y avait Renault de La Croix, grand blond, fils d’un général, qui n’avait pas encore compris que le monde avait changé.
Marchand, disait-il avec ce petit sourire de supériorité que certains hommes portent comme un uniforme. Tu sais que les femmes dans les unités de combat, c’est une erreur historique ? Je le laissais parler. Toujours.
Je le regardais parler, et ensuite, à l’entraînement, je le mettais à terre proprement, efficacement, sans colère. Après la troisième fois, il a arrêté de parler. Mon instructeur de combat rapproché s’appelait le lieutenant-colonel Pierre Fontaine. Quarante-cinq ans, une cicatrice sur le menton, des yeux gris qui semblaient tout analyser en permanence.
La première fois qu’il m’a vue combattre, il s’est arrêté net. Il m’a regardée terminer l’exercice. Puis il est venu vers moi et m’a dit, tout simplement :
Recommence. J’ai recommencé.
Encore. Encore. Ce manège a duré vingt minutes. Les autres élèves s’étaient arrêtés pour regarder, sans qu’il leur demande.
À la fin, Fontaine m’a regardée et a dit quelque chose que je n’oublierai jamais :
Vous n’avez pas appris le combat, Marchand. Vous vous en êtes souvenue. Je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire ce jour-là. Je comprendrais plus tard.
Des années après Saint-Cyr, lieutenant Élise Marchand, affectée au premier régiment de parachutistes d’infanterie de marine, le premier RPIMa, l’unité d’élite de l’armée française. Tarbes, Carcassonne, puis l’Afrique, puis d’autres endroits dont je ne peux toujours pas prononcer les noms. Et un jour, une enveloppe sans en-tête. Pas de cachet, pas de logo.
Juste une adresse à Paris, dans le huitième arrondissement, un immeuble haussmannien qui ressemblait exactement à tous les autres immeubles du quartier. À l’intérieur, trois hommes en civil, une table, deux chaises, et des questions qui ne ressemblaient à aucune question qu’on m’avait posée jusque-là. Pas « pourquoi voulez-vous rejoindre cette unité ? » Mais « décrivez-moi la dernière fois où vous avez eu peur.
»
Pas « quelles sont vos qualifications ? » Mais « racontez-moi un moment où vous avez échoué. »
Je connaissais ce genre d’entretien. On ne cherche pas à évaluer vos compétences.
On cherche à voir comment vous fonctionnez sous pression, comment vous gérez l’inattendu, ce qui se passe dans vos yeux quand quelqu’un vous pousse dans un coin. Je leur ai répondu avec la même franchise qu’à un ami proche. La dernière fois où j’avais eu peur, trois ans plus tôt, au Mali. Pas pour moi.
Pour un de mes hommes qui saignait et pour lequel je n’avais pas assez de plasma. Mon dernier échec : une décision tactique en exercice qui m’avait coûté virtuellement deux hommes. J’y pensais encore. Je l’analysais encore.
L’un des trois hommes a noté quelque chose. Deux semaines plus tard, on m’a appelée. La sélection du groupement de sécurité de la présidence de la République et des unités qui gravitent dans ces orbites dure six mois. Je ne vais pas vous décrire les détails.
Pas seulement parce que beaucoup de choses sont classées, mais parce que les mots ne rendraient pas justice à la réalité. Ce que je peux vous dire, c’est ceci. Il y avait vingt-trois candidats au début : dix-neuf hommes, quatre femmes. Au bout de deux semaines, il en restait la moitié.
Au bout d’un mois, sept. Au bout de trois mois, quatre. À la fin, deux : moi, et un homme prénommé Marc Guillemin, que je n’ai plus revu depuis, mais que je considère encore aujourd’hui comme l’un des êtres humains les plus extraordinaires que j’aie jamais rencontrés. Le nom, ça n’arrive pas d’un coup.
Dans les unités spéciales, les noms de code se gagnent. Personne ne vous les donne lors d’une cérémonie solennelle. Personne ne vous les attribue sur un formulaire officiel. Ils naissent dans les rapports d’opération, dans les mots que les collègues utilisent pour parler de vous quand vous n’êtes pas dans la pièce.
Le mien est né lors d’une opération en Afrique centrale. Je ne peux pas être plus précise. Mon équipe s’était retrouvée dans une situation que je qualifierais poliment de critique. Extraction sous le feu, trois blessés, deux voies de sortie bloquées, une troisième qui n’était même pas censée exister sur nos cartes.
Je l’avais trouvée. J’avais sorti tout le monde. Le rapport d’opération, que je n’ai jamais lu moi-même mais dont on m’a cité des extraits, mentionnait que j’avais navigué dans cette zone de combat comme si je connaissais chaque recoin de l’enfer. Quelqu’un a écrit « Adès » dans la marge.
Et ça a collé. Dans la mythologie grecque, Adès est le dieu des enfers. Pas le dieu de la mort. Ça, c’est Thanatos.
Adès, c’est le dieu du royaume souterrain. Celui qui connaît tous les endroits où personne ne veut aller. Celui qui règne sur ce que les autres refusent de regarder. Je ne l’avais pas choisi, mais je ne l’ai jamais refusé non plus.
Parce que c’est exactement ce que j’étais : pas la guerrière visible, pas celle qu’on voit sur les photos. Celle qui travaille dans les recoins. Celle qui trouve les passages que les autres ne voient pas. Celle qui va là où personne d’autre ne peut aller.
Adès. Huit ans dans les unités spéciales. Opérations au Sahel, en Europe de l’Est, dans des pays dont je ne peux pas prononcer les noms en public. Missions de protection, d’extraction, de renseignement.
Des nuits dans des voitures garées devant des immeubles à attendre quelque chose qui, parfois, venait, et parfois pas. Des matins à Paris qui semblait irréel après des semaines en zone de guerre. Et puis un jour, j’ai eu trente-six ans. Ce n’était pas une date particulière, pas une mission de trop, pas un traumatisme soudain.
Juste un matin où je me suis réveillée dans mon appartement du onzième arrondissement, un appartement sobre, fonctionnel, avec peu de meubles et des stores métalliques, et j’ai regardé le plafond pendant vingt minutes. Puis j’ai ouvert mon ordinateur et j’ai rédigé ma lettre de démission. Les gens imaginent toujours que ceux qui quittent l’armée sont brisés, que quelque chose les a cassés, qu’ils partent parce qu’ils ne peuvent plus. Ce n’était pas mon histoire.
Je partais parce que j’avais fait ce que j’étais venue faire. Parce que l’institution avait besoin de sang neuf, et que rester trop longtemps, c’est parfois rendre un mauvais service. Et parce que j’avais une autre guerre à mener. Aujourd’hui, je dirige une entreprise de conseil en sécurité et gestion de crise.
Quinze collaborateurs. Des clients qui vont des grandes entreprises du CAC 40 aux ONG qui travaillent dans des zones à risque. Un bureau à Paris, dans le huitième. Oui, j’ai fait le grand saut vers les arrondissements ouest.
Ma mère en est ravie. Et des missions partout en Europe et en Afrique. Je m’appelle encore Élise Marchand, officiellement. Mais dans certains cercles, ceux qui ont besoin de savoir, je suis encore Adès.
Revenons à cette soirée, parce que c’est là que l’histoire prend une dimension que je n’avais pas prévue. Réunion de famille pour les soixante ans de mon père. Grand dîner, champagne rosé, le gratin de la famille Marchand au grand complet. Mon cousin Théo, trente-cinq ans, commercial dans une boîte tech, qui fait de la musculation deux fois par semaine et considère que ça fait de lui une autorité en matière de force physique, était à ma gauche.
À ma droite, un peu plus loin, un homme que je ne connaissais pas. La cinquantaine, carré, les mains d’un homme qui a travaillé, pas seulement dans un bureau. Il s’appelait Gérard Vasseur. Un ami d’enfance de mon père qui travaillait, m’avait-on dit vaguement, dans le renseignement.
Formulation française pour « ne pose pas de questions ». Théo avait bu deux coupes et demie de champagne, ce qui l’avait rendu philosophe. Dis-moi, Élise, tu sais te battre ? J’avais entendu cette question toute ma vie, avec des intonations différentes.
Certains la posaient avec mépris, certains avec curiosité. Théo, lui, l’a posée avec cette bienveillance condescendante des gens qui pensent vous faire une faveur en s’intéressant à vous. Le combat rapproché était ma spécialité. Tout le reste était facultatif.
Il a ri, bien sûr. Il a regardé autour de lui pour s’assurer que quelqu’un observait. Laisse-moi deviner. Il t’appelait la princesse.
Et là, je ne sais pas exactement pourquoi ce soir-là, dans ce contexte précis, avec mon père au bout de la table qui vieillissait et ma mère qui avait cet air d’avoir enfin accepté qui j’étais, je l’ai regardé dans les yeux, calmement, sans sourire. Adès. Le verre de Gérard Vasseur a failli tomber. Pas parce qu’il était maladroit.
Parce que la main qui tenait le verre a eu un sursaut involontaire de reconnaissance. Ce réflexe du corps qui réagit avant que le cerveau ait eu le temps de décider comment réagir. Il s’est tourné vers moi lentement. Il m’a regardée, pas comme on regarde quelqu’un qu’on rencontre, comme on regarde quelque chose qu’on reconnaît.
Marchand. Sa voix était basse, presque inaudible sous le bruit des conversations. Élise Marchand. Gérard Vasseur.
Un temps. Je savais que vous étiez la fille de Bernard. Je ne savais pas. Non, ai-je dit doucement.
Très peu de gens savent. Théo nous regardait sans comprendre. Son sourire avait disparu, remplacé par cette expression légèrement perdue des gens qui réalisent qu’ils viennent de rater quelque chose d’important. Mon père, au bout de la table, avait levé les yeux de sa conversation.
Il m’a regardée. Je lui ai souri. Pour la première fois depuis que j’avais posé ce dossier de candidature sur la table du salon, dix-huit ans plus tôt, il m’a rendu ce sourire sans réserve, sans l’ombre d’une inquiétude. Juste de la fierté.
Pure, simple, complète. Adès. Les gens entendent ce nom et pensent à la mort, à la noirceur, à quelque chose d’effrayant. Mais Adès, dans la mythologie, c’est autre chose.
C’est celui qui possède la richesse. Le mot grec Plouton, dont vient Pluton, signifie littéralement « le riche ». Parce que toutes les richesses viennent de la terre. Tout ce qui pousse, tout ce qui se construit, tout ce qui a de la valeur, ça vient du dessous.
Adès n’est pas le dieu de la destruction. Il est le dieu de ce qui est caché et qui pourtant nourrit tout le reste. J’ai appris ça dans les unités spéciales. Le travail réel, celui qui compte, est presque toujours invisible.
Ce n’est pas le héros filmé qui fait la différence. C’est celui qui a préparé le terrain trois semaines avant. Celui qui a cartographié les sorties, celui qui a identifié les risques que personne d’autre n’avait vus. C’est le travail d’Adès.
Et c’est mon travail. Il y a une phrase que Fontaine m’a dite, le lieutenant-colonel Fontaine, lors de ma dernière semaine à Saint-Cyr : « Les meilleurs soldats ne sont pas ceux qui n’ont pas peur. Ce sont ceux qui ont décidé que la peur n’avait pas le droit de vote. »
J’ai mis des années à comprendre ce qu’il voulait dire.
La peur existe. Elle a toujours existé dans les moments qui précèdent une extraction, dans les secondes avant l’entrée en zone hostile, dans ces nuits où vous êtes seule dans une voiture garée dans une rue étrangère et où vous calculez vos probabilités de sortir. La peur est là. Mais elle ne décide de rien.
Vous décidez. Vous choisissez. Vous agissez. Et la peur suit.
Je vous raconte cette histoire, cette soirée à Lyon, mon cousin Théo, le verre de Gérard Vasseur, parce qu’elle contient quelque chose que je veux vous offrir. Pas un conseil de développement personnel. Pas une leçon de motivation. Je n’ai aucune patience pour ça.
Quelque chose de plus simple et de plus difficile à la fois. La plupart d’entre vous vivent avec un nom que quelqu’un d’autre vous a donné. La fille sage, le fils modèle, la bosseuse, le rêveur, la trop sensible, le trop impulsif. Ces noms, on nous les colle dessus dans l’enfance, et on passe le reste de notre vie soit à les porter, soit à nous battre contre eux.
Ce que je vous dis ce soir, c’est ceci : il existe un autre nom. Un nom qui n’appartient qu’à vous. Qui naît de ce que vous faites vraiment, de ce que vous êtes quand personne ne regarde, de ce que vous accomplissez dans les moments où personne n’applaudit. Ce nom-là, vous ne pouvez pas le choisir.
Il faut le gagner. Et la seule façon de le gagner, c’est d’aller dans les endroits difficiles. Les endroits que vous préférez éviter, les conversations que vous repoussez, les décisions que vous n’osez pas prendre, les risques que vous calculez depuis des années sans jamais sauter. C’est là que votre vrai nom vous attend.
Ce soir-là, après le dîner, après que tout le monde fut rentré, après que Théo eut dit au revoir avec cet air d’un homme qui réévaluait silencieusement ses certitudes, mon père m’a rattrapée dans le couloir. Il avait soixante ans ce soir-là. Ses cheveux étaient entièrement gris. Les années avaient creusé des lignes autour de ses yeux.
Pas de la fatigue. De l’expérience. Élise. Je me suis retournée.
Il cherchait ses mots. Mon père, qui passait ses journées à trouver les mots justes pour expliquer les diagnostics les plus complexes, cherchait ses mots. Je n’ai jamais vraiment compris ce que tu faisais. Je sais.
Mais ce soir, il a regardé quelque chose derrière moi. Pas vraiment. Il regardait dans le passé, peut-être dans ses propres hésitations, dans les nuits où il avait dû se demander où sa fille était partie. Ce soir, j’ai compris que toi, tu le savais.
Je me suis approchée de lui. Je l’ai serré dans mes bras, ce père médical, rationnel, pudique, qui ne savait pas quoi faire de cette fille impossible que la vie lui avait donnée. Il a serré fort. Très fort.
Adès, a-t-il dit tout bas, avec quelque chose dans la voix que je n’avais jamais entendu chez lui. De la fierté brute, totale, sans réserve. J’ai fermé les yeux et, pour la première fois depuis très longtemps, j’ai eu l’impression d’être exactement là où je devais être. Mon cousin m’a demandé si je savais me battre.
La réponse est oui. Mais pas de la façon dont il l’imaginait. Je sais me battre contre la médiocrité. Je sais me battre contre la peur qui paralyse.
Je sais me battre pour les gens qui comptent. Je sais me battre pour transformer ce qu’on m’a dit être mes limites en tremplin. Et si vous êtes encore là, si vous n’avez pas décroché, c’est peut-être parce que vous aussi, vous portez un nom que le monde ne connaît pas encore. Allez le chercher.
Il vous attend dans l’endroit difficile. Il vous attend dans la décision que vous n’avez pas encore prise. Il vous attend dans la version de vous-même que vous n’avez pas encore osé être. Moi, le mien s’appelait Adès.
Le vôtre vous attend.