« Papa ? » Le mot est apparu sur mon écran un soir d’octobre, six mois après que j’ai tenu la main de ma fille pendant qu’elle mourait. Claire avait vingt-trois ans. Accident sur la route 185. Je…

« Papa ? » Le mot est apparu sur mon écran un soir d’octobre, six mois après que j’ai tenu la main de ma fille pendant qu’elle mourait. Claire avait vingt-trois ans. Accident sur la route 185. Je...

J’ai tenu sa main pendant qu’elle prenait son dernier souffle. Je lui ai dit que j’allais bien. C’était un mensonge. Elle s’appelait Claire.

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Ma fille. Vingt-trois ans. Avec le rire de sa mère. Fatale, l’accident.

Je me souviens avoir pensé, avant même qu’il n’ouvre la bouche, que je savais déjà. Je n’y croyais pas à ce moment-là. Je ne suis pas certain de savoir ce que je crois maintenant. Je ne suis pas un homme qui croit aux miracles.

Je ne suis pas un homme qui croit aux choses impossibles. Mais j’ai besoin que vous compreniez ce que ça faisait. Peut-être pour la même raison que j’ai encore son manteau d’hiver dans le placard près de la porte arrière. Peut-être parce que supprimer ce message aurait été comme la perdre une deuxième fois.

C’était environ six mois après sa mort. C’est à ce moment-là que j’ai vu ces dix chiffres sur mon écran, son indicatif régional, son numéro, et le nom que je n’avais jamais retiré, Claire. Je n’ai pas répondu. Puis un texto est arrivé.

Je l’ai lu une fois. Je l’ai relu trois autres fois. Les compagnies de téléphone recyclent les numéros après un certain temps, et cette femme était simplement confuse. Je me suis dit beaucoup de choses pendant ces premières minutes.

Puis un deuxième message est arrivé. Le nom sur la couverture intérieure est Claire Bouchard. Je ne sais pas si ça vous dit quelque chose. Je suis désolé si je me suis trompée de personne.

Je suis resté assis dans le noir pendant longtemps. Ce qu’elle écrivait ne pouvait pas être vrai. Parce que le journal dont elle parlait, ce journal-là, était dans une boîte en carton sur l’étagère du haut de mon placard. Il avait son nom écrit au marqueur noir, à l’intérieur de la première page, de la façon dont elle l’écrivait toujours, le nom de famille en premier.

Je le sais parce que c’est moi qui l’y ai mis moi-même. Le matin des funérailles, j’étais allé dans son appartement. J’avais pris le journal. J’étais rentré chez moi avec.

Donc, ce journal ne pouvait pas exister. Il ne pouvait pas être dans une boîte chez la mère d’accueil de quelqu’un, là où cette personne appelait de quelque part. Et le mot « papa » en première page. Ce geste-là, à lui seul, m’a brisé.

Je me suis levé. Je suis allé à la salle de bain. Je me suis passé de l’eau froide sur les poignets, de la façon dont ma mère me disait de faire quand j’étais submergé, quand j’étais petit. Puis je suis retourné chercher le téléphone.

Il y avait un troisième message. Il disait que je pouvais arrêter si je voulais. Mais je ne voulais pas qu’elle arrête. J’ai appris des morceaux de son histoire par fragments.

Elle s’appelait Sophie. Elle avait trente-deux ans, ce qui n’avait d’abord aucun sens pour moi, parce que Claire en avait vingt-trois quand elle est morte. Sophie m’a expliqué qu’elle avait été retrouvée sur le bord de la route 185, non loin du site d’un accident majeur, aux premières heures d’une matinée de novembre, il y a neuf ans. Un camionneur s’était arrêté en la prenant pour un chevreuil.

Quand elle s’était réveillée à l’hôpital de Rivière-du-Loup, elle ne connaissait pas son nom. Elle ne savait pas où elle était. Elle ne se souvenait de rien avant de se réveiller dans ce lit. L’accident sur la 185 ce novembre-là, celui qui avait tué ma fille, impliquait quatre véhicules, un camion de transport, deux voitures, et un VUS qui avait roulé dans le fossé.

Sophie m’a demandé très prudemment, dans un message texte, presque à deux heures du matin, si ma fille avait été impliquée dans un accident de voiture sur la 185, il y a neuf ans. Il y a eu un long silence. Puis elle a écrit : « Je crois que j’ai peut-être été dans cet accident, moi aussi. »

Je n’ai pas dormi cette nuit-là.

Le matin, j’ai appelé Gilles, ce que je ne fais pas habituellement en dehors du café du jeudi. Puis j’ai appelé ma sœur à Edmonton. Elle a tout de suite pleuré, ce qui m’a fait pleurer, ce qui m’a surpris. Je n’avais pas pleuré depuis des années, depuis le premier anniversaire de la mort de Claire.

J’ai envoyé un texto à Sophie l’après-midi même pour demander si je pouvais venir la voir. Je lui ai dit que je comprenais si elle avait besoin de temps. Puis j’ai conduit jusqu’à Moncton, neuf heures sur l’autoroute, que j’ai fait en deux jours parce que j’ai soixante-quatre ans et que mon dos ne tolère plus ce qu’il tolérait avant. J’ai passé la nuit à Rivière-du-Loup, que je n’avais pas visitée depuis les funérailles.

Je me suis assis dans le stationnement de mon motel, à regarder les panneaux de sortie pour la route 185, et j’ai senti quelque chose s’ouvrir en moi, quelque chose que je n’avais pas de mot pour nommer. Quand elle est arrivée au restaurant, je l’ai reconnue. Pas aux traits du visage, même si quelque chose dans sa mâchoire, dans le coin de ses yeux, me semblait lointainement familier. C’était ses mains.

Sophie portait une veste matelassée bleue, trop légère pour la saison, et une écharpe qu’elle semblait ne pas savoir quoi faire de ses doigts. Elle avait les cheveux courts, coupés à la va-vite, d’une manière que Claire n’aurait jamais portée. Il y avait neuf ans de vie dans son visage que je n’avais jamais vu. Mais ses mains, quand elle s’est assise, elle a enroulé ses deux mains autour de sa tasse de café.

J’ai dû détourner le regard pendant un moment. Parce que ce geste, la manière précise dont elle tenait la tasse, les pouces accrochés sur le rebord, c’était si complètement et entièrement Claire que je ne pouvais plus respirer. Sophie ne se souvenait pas de grand-chose, et ce qu’elle savait venait en morceaux. Elle avait des flashs, des images qu’elle ne pouvait jamais situer.

Elle avait travaillé avec une psychologue à Moncton pendant deux ans pour tenter de reconstruire quelque chose, n’importe quoi. On lui avait dit que certaines choses pouvaient revenir avec le temps. Que d’autres ne reviendraient peut-être jamais. Elle avait trouvé le journal il y a trois mois en aidant sa mère d’accueil, une femme âgée nommée Georgette, qui l’avait recueillie après l’hôpital, à nettoyer la pièce de rangement.

Sophie l’avait ouvert et vu le nom à l’intérieur de la couverture. Elle avait ressenti quelque chose qu’elle décrivait comme une vibration, pas une reconnaissance. Plutôt comme la sensation d’un mot sur le bout de la langue. Je lui ai demandé si je pouvais lui montrer quelque chose sur mon téléphone.

Elle a dit oui. J’ai fait défiler les photos jusqu’à celle que je cherchais. C’était Claire, l’été de ses dix-huit ans, debout devant les chutes Montmorency, plissant les yeux dans le soleil, son bras autour de mes épaules parce qu’elle était plus grande que moi, une écharpe bleue à flocons blancs autour du cou, même en août, parce qu’elle venait de l’acheter et qu’elle était trop excitée pour attendre. Sophie a regardé la photo pendant très longtemps.

Puis elle a dit très doucement : « J’ai des rêves à propos de cette chute d’eau. »

Je ne lui avais pas dit que c’était les chutes Montmorency. Je ne lui avais rien dit de la photo, sauf que je voulais la lui montrer. Je me suis excusé et je suis allé à la salle de bain.

Je suis resté debout au-dessus du lavabo pendant très longtemps. Les tests ADN ont suivi. Les résultats sont admissibles à des fins de connaissances personnelles, même s’ils ne le sont pas automatiquement pour des questions légales. Mais ce n’était pas ce que nous cherchions.

Nous ne cherchions rien de légal. Je ne décrirai pas ces trois semaines en détail parce que je n’ai pas les mots adéquats pour ça. J’ai appris qu’elle travaillait dans une boulangerie et qu’elle avait un chat nommé Biscuit, qu’elle prenait le bus pour aller travailler parce qu’elle n’avait jamais appris à conduire. C’est quelque chose que Claire n’avait jamais fait non plus, un fait dont je m’étais plaint maintes fois.

Et auquel je repensais maintenant avec une sensation que je ne peux qualifier que de tendre absurdité. Je ne me suis pas permis d’y croire. J’ai essayé très fort de ne pas me permettre d’y croire. Le jour où les résultats sont arrivés, j’étais allé voir Gilles.

On était assis autour de la table de cuisine, comme on le fait chaque jeudi, et j’ai ouvert l’enveloppe d’une main tremblante. J’ai lu le premier paragraphe. Puis j’ai lu la conclusion en bas de page, avec son langage clinique sur les pourcentages de probabilité et la classification du lien. Le résultat indiquait une relation biologique de paternité avec une probabilité supérieure à 99 %.

Gilles, qui est médecin, a lu le document par-dessus mon épaule. Il n’a pas dit un mot tout de suite. Puis je l’ai entendu se lever. Il est allé vers l’évier, les mains appuyées sur le comptoir.

Et il est resté debout comme ça pendant que je m’effondrais dans une succursale de Tim Hortons. Ce qui n’est peut-être pas l’endroit où l’on choisirait de recevoir la nouvelle la plus importante de sa vie. On s’est excusés de pleurer, puis on a ri un peu. Il y a des choses qui n’ont toujours pas de réponses claires.

Son père et moi avons réfléchi à tout cela à de nombreuses reprises, essayant de comprendre comment c’était possible. L’hypothèse de travail suggérée par les enquêteurs impliqués depuis est qu’il y a peut-être eu une erreur dans l’identification initiale. Dans le chaos d’un accident impliquant plusieurs véhicules, par visibilité réduite, en novembre, la femme que j’avais identifiée avait peut-être été mal identifiée. Que Claire ait vécu neuf ans sans savoir qui elle était.

Je lui ai demandé une fois si elle avait un souvenir de l’accident. Elle m’a dit que non. Elle m’a dit que l’objet qu’elle avait gardé de l’hôpital, la seule chose qui était avec elle quand on l’avait trouvée, était une écharpe bleue qu’elle avait conservée à travers chaque déménagement, chaque transition, pendant neuf ans. Elle l’avait gardée parce qu’elle lui donnait une sensation de sécurité qu’elle ne pouvait pas expliquer.

Claire, elle apprend à réutiliser ce nom, même si elle dit que ça lui semble encore étrange. Elle dormira dans la chambre qui était la sienne, que je n’ai pas beaucoup changée, parce que je suis un homme de soixante-quatre ans qui ne voyait pas beaucoup de raisons de redécorer une pièce qui semblait encore attendre. Gilles a été invité pour le réveillon de Noël, ce qui ne s’est jamais produit auparavant, mais qui semblait approprié. J’ai acheté un nouveau journal à Claire, couverture verte, élastique, et j’ai écrit son nom à l’intérieur au marqueur noir, de la façon dont elle s’était enseigné à le faire à quatorze ans.

Le nom de famille en premier. Bouchard. Il y a des procédures en cours, officielles et autres, dont je ne vais pas parler ici. Il y a un chagrin que j’ai porté pendant neuf ans qui se transforme maintenant en quelque chose que je n’ai pas encore de nom, pas tout à fait de la joie.

C’est plutôt la sensation d’une fenêtre qui s’ouvre dans une pièce fermée depuis trop longtemps. Il y a une fille qui a un long chemin à parcourir pour se retrouver, et un père qui a un long chemin à parcourir pour comprendre celle qu’elle est devenue. Nous commençons doucement à apprendre à nous connaître. La semaine dernière, elle m’a envoyé une photo de son chat, Biscuit, assis sur une pile de linge avec une expression de parfaite indifférence.

J’ai ri pour la première fois depuis je ne sais combien de temps. Je ne suis pas sûr que je supprimerai cette photo un jour. J’ai dit au début que je ne suis pas un homme qui croit aux choses impossibles. Je pense que ce qui est arrivé a une explication improbable, douloureuse, pleine d’erreurs qui n’auraient jamais dû se produire.

Mais je vais vous dire ceci : quand j’ai repris la route pour rentrer chez moi, après cette première rencontre à Moncton, quand j’ai traversé la frontière du Québec et que le fleuve est apparu, les lumières de Lévis se reflétant sur l’eau comme elles le font en novembre, froides et claires, j’ai ressenti quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis ce samedi gris de décembre, il y a neuf ans. J’ai ressenti qu’une porte s’était ouverte. Et pour la première fois, je me suis assis au bord de la route, j’ai regardé ces lumières, et je n’ai pas eu mal.

J’ai juste regardé.