« Appelez la police avant qu’il ne revienne. » Ces mots, murmures dans une chambre d’hôpital trop blanche, m’ont glacé le sang. Je venais de voir Jeune Viève sortir du coma, sa main fragile…

« Appelez la police avant qu’il ne revienne. » Ces mots, murmures dans une chambre d’hôpital trop blanche, m’ont glacé le sang. Je venais de voir Jeune Viève sortir du coma, sa main fragile...

Les doigts de Jeune Viève ont bougé. J’ai d’abord cru que c’était le fruit de mon imagination, une de ces impressions que l’on a dans une chambre d’hôpital trop calme et trop blanche. Mais ses doigts ont bougé de nouveau, puis sa paupière a tremblé. J’ai retenu ma respiration, la main en l’air.

Thumbnail

Je me suis penchée au-dessus du lit. — Jeune Viève ? Vous m’entendez ? Ses lèvres ont remué, mais aucun son n’en est sorti.

Puis, lentement, ses yeux se sont ouverts. Pendant une seconde, elle a semblé perdue, comme si elle remontait d’un rêve très profond. Son regard a fait le tour de la pièce, s’est posé sur les machines, sur la perfusion, puis sur moi. La peur dans ses yeux m’a coupé le souffle.

— Jeune Viève, ai-je murmuré. C’est moi, Martine. Vous êtes à l’hôpital. Vous êtes en sécurité.

Elle a secoué la tête doucement, comme si je ne comprenais pas. Sa main a cherché la mienne et je la lui ai donnée. Elle avait la peau froide et des doigts fragiles qui se sont refermés sur les miens avec une force surprenante. Ses lèvres ont formé des mots, mais sa voix n’était qu’un filet brisé.

— Appelez la police, a-t-elle réussi à dire. Avant qu’il ne revienne. J’ai cru avoir mal compris. — Quoi ?

— Les infirmières. Elles vont le dire. Elles vont le dire à Camille. À Mathieu.

J’ai senti un frisson me parcourir la nuque. Je me suis penchée plus près, mes mains tremblantes. — Jeune Viève, vous êtes réveillée. C’est une bonne nouvelle.

Vous êtes saine et sauve. Je vais appeler le docteur…

— Non ! a-t-elle sifflé, la voix plus ferme. Sa main m’a serré le poignet avec une force que j’aurais cru impossible chez une femme si affaiblie.

Ses yeux étaient devenus durs, presque fiévreux. — Vous êtes ma seule chance, Martine. Vous êtes la seule que j’ai jamais pu supporter dans cette famille. Je le sais.

Je l’ai toujours su. Mais il faut que vous sachiez la vérité. Je me suis assise en arrière, le cœur battant à tout rompre. Quelque chose dans sa voix ne supportait pas la contradiction.

— Je vous écoute, ai-je acquiescé, malgré le sang qui cognait dans mes tempes. — Ce n’était pas un accident, a-t-elle soufflé. L’escalier. Ce n’est pas moi qui ait glissé.

J’ai entendu les voix avant. Camille et Mathieu. Ils parlaient de moi. Ils disaient qu’ils ne pouvaient plus attendre.

Qu’ils avaient besoin de l’argent. J’ai voulu leur dire que j’allais vendre la maison, tout leur laisser. J’étais prête à lui faire une procuration, à signer les papiers. Je l’ai dit à Mathieu.

Je lui ai dit : « Je vais mourir bientôt, la maison est à vous, prends les clés. » Mais il croit que je lui ai offert la maison. Il n’a pas compris que je voulais juste la lui donner en paix. Elle a marqué une pause, la respiration irrégulière, puis :

— Je suis descendue avec mon thé, le soir où je suis tombée.

J’ai trébuché sur quelque chose de dur. Je me suis rattrapée à la rampe, mais j’ai senti une poussière glisser. On avait huilé les marches. Ou plutôt, on avait étendu un produit glissant.

Et puis j’ai entendu Mathieu dans l’escalier. Il m’a poussée. Il m’a poussé dans le vide, Martine. Je suis restée figée, la bouche entrouverte.

Le choc m’a coupé le souffle. — Mais… Mathieu ? Camille ? Ce n’est pas possible.

— Camille n’était pas là. C’est lui. Mathieu. C’est lui qui s’est occupé des détails, des assurances, des rendez-vous avec les notaires, des procurations.

Camille ne sait peut-être pas grand-chose. Mais elle est peut-être complice à sa manière. Ou elle ferme peut-être les yeux. Je ne sais plus, Martine.

Je croyais que j’allais mourir. J’ai vu la lumière au bout du tunnel, comme on dit. Mais c’est vous qui êtes venue. Vous priez pour moi.

Vous, qui n’êtes pas de ma famille. Elle m’a lâché la main et a fermé les yeux, épuisée. Mon esprit tournait à mille à l’heure. Camille, ma fille.

Mon étudiante, mon avocate de fille. Camille qui me faisait la bise en pleurant, qui me demandait de garder sa belle-mère parce qu’elle partait à Miami avec son mari. Mathieu, qui a ce sourire trop parfait, qui dit qu’il est architecte mais qui ne gagne rien depuis des mois, qui a besoin que sa mère meure pour hériter de la maison et des deux appartements. — Attendez, ai-je murmuré.

C’est pour ça qu’ils sont partis à Miami ? Pour que je m’occupe de vous ? — C’est pour que vous soyez témoin de ma mort, a-t-elle répondu dans un murmure. Pour que vous puissiez dire que vous m’avez vue dans le coma, que je ne me suis jamais réveillée.

Ils ont engagé une infirmière, qui les a prévenus dès que mon état s’est amélioré. Ils ont fait croire à tout le monde que j’étais plus mal en point. Les infirmières me faisaient des piqûres pour me maintenir dans le coma, du somnifère dans le sérum. Camille a renvoyé l’infirmière la semaine dernière, pour s’assurer que personne ne parle.

Ils sont sûrs que je ne me réveillerai pas. Et s’ils découvrent que je me suis réveillée, vous savez ce qui va se passer. — Quoi ? Elle a rouvert les yeux, pleins de larmes.

— Ils reviendront. Ils feront en sorte que je me taise. Et vous serez la complication qu’ils devront éliminer, vous comprenez ? Vous serez la prochaine.

La pièce a basculé autour de moi. J’ai eu un vertige, j’ai dû m’accrocher au rebord du lit. Les bips des machines ont soudainement paru plus forts, plus accusateurs. — Mais pourquoi vous mentirais-je, Martine ?

a-t-elle poursuivi. Regardez-moi. Je viens de sortir du coma. Je devrais être heureuse.

Je devrais planifier un dîner de famille. Au lieu de ça, je vous supplie de croire la vérité. Parce que vous êtes la seule qui en soit capable. Je me suis levée, les jambes en coton, en marchant jusqu’à la fenêtre.

Dehors, la ville s’étendait sous un ciel gris d’automne. Des voitures passaient, des gens menaient des vies normales, des gens qui n’avaient pas à choisir entre leur propre fille et la vérité. Comment choisir, d’ailleurs ? Ma Camille, mon bout de chou, mon petit rayon de soleil.

Elle m’a appelée maman. — Vous avez des preuves ? ai-je demandé sans me retourner. — Il y a un carnet dans la maison.

Dans ma chambre, dans la penderie, sous le plancher, derrière la plinthe, la dernière planche, à droite de la fenêtre. J’y ai tout noté depuis des mois. Les pressions, les menaces, les rendez-vous de Mathieu avec les notaires, le nom du médecin à qui il a acheté les somnifères. Je vous jure que je n’ai pas inventé tout cela.

Je me suis retournée, le visage défait. — Et si je vous crois ? Vous voulez que j’aille chercher ce carnet ? Vous voulez que j’aille porter plainte contre ma propre fille ?

— Je veux que vous alliez chercher ce carnet, oui. Je veux que vous le remettiez à la police. Mais surtout, je veux que vous fassiez attention à vous, Martine. Ne leur dites rien.

Prétendez que je suis toujours dans le coma jusqu’à leur retour. Dites-leur que je suis stable mais inchangée. Faites tout pour gagner du temps. Le bruit d’un chariot dans le couloir m’a fait sursauter.

J’ai sursauté, le cœur en vrac. Jeune Viève a fermé les yeux, épuisée. — Je vais devoir me reposer, Martine. Allez-y doucement, dit-elle.

Et je vous en prie. Ne laissez pas Camille voir la peur dans vos yeux. C’est votre seule chance. Elle s’est assoupie en quelques secondes, la bouche entrouverte.

Je suis restée là, debout au milieu de la pièce, à regarder les machines qui bippaient en cadence. Ce soir-là, je suis rentrée chez moi. J’ai fermé la porte, je me suis appuyée contre le mur et j’ai laissé les larmes couler. Des larmes de trahison, de peur, d’incompréhension.

Comment ma fille, mon avocate de fille qui défendait les plus faibles, qui voulait changer le monde, se transformer-t-elle à ce point ? Ou peut-être qu’elle s’était toujours montrée ainsi et que je ne voulais pas voir. Pendant trois jours, j’ai fait semblant. J’ai appelé Camille à Miami, comme convenu.

J’ai composé son numéro, le cœur battant à tout rompre, et j’ai fait une voix normale. — Allô, maman ? Comment va-t-elle ? — Elle est stable, ma chérie.

Toujours dans le coma. Aucun changement. Vous ne vous inquiétez pas, je m’en occupe. — C’est bien… c’est justement ce qu’on espérait.

Il y avait dans sa voix un soulagement si déplacé, si froid, que mon sang ne fit qu’un tour. Je n’ai pas dormi de la nuit. Le lendemain matin, je suis retournée à l’hôpital. J’ai dit aux infirmières que Jeune Viève semblait mieux.

Je l’ai dit d’une voix forte pour que les espions, s’ils étaient là, l’entendent. Puis je me suis assise près du lit, j’ai pris sa main, et j’ai attendu. Elle s’est réveillée en milieu d’après-midi. Ses yeux se sont posés sur moi, et une larme a coulé sur sa tempe.

— Vous êtes restée, a-t-elle soufflé. — Chut. Je suis là. — Vous avez réussi à leur faire croire que j’étais toujours inconsciente ?

— Camille a semblé soulagée. — Bien. Vous avez bien fait. Maintenant, écoutez.

Il faut que vous sortiez d’ici. Allez chercher le carnet. — Et vous, ne vous inquiétez pas pour moi, dis-je en lui serrant la main. Je vais vous protéger.

— Non, Martine. Ce n’est pas ma vie qu’il faut sauver. Je suis vieille, je n’ai plus rien à protéger. La maison, les appartements, je m’en fiche qu’ils les prennent.

Mais ma belle-fille et mon fils, ils ne peuvent pas s’en sortir comme ça. Ils ont joué avec la vie. Ils ont cru que j’allais mourir comme une chienne dans mon escalier. Il faut que la vérité éclate, Martine.

Je suis rentrée chez moi en fin d’après-midi, le cœur serré. Le trajet m’a paru interminable. Dans la petite maison de la rue des Lilas, j’ai refermé la porte et je me suis appuyée contre le mur. Il fallait que j’aille jusqu’au bout.

Il fallait que je prenne la voiture et que je me rende dans la grande maison des Villes, là où Jeune Viève vit depuis des années. La clé que Camille m’avait donnée pour m’occuper de la maison pendant qu’ils étaient absents était toujours dans mon sac, sur l’étagère de l’entrée. Il était une heure du matin, mais l’insomnie me tenait éveillée. J’avais emporté le chapelet de ma mère en plus du mien, comme si prier deux fois me protégerait de ce que je m’apprêtais à découvrir.

Je suis montée dans la voiture sans allumer la lumière du plafond, pour ne pas être remarquée. La maison de Jeune Viève se dressait au bout d’une impasse, entourée d’arbres. Les lampes de la rue jetaient une lueur orange sur la façade. Je me suis garée plus bas dans la rue.

J’ai marché dans l’obscurité, en évitant les réverbères. J’ai longé la haie de lauriers, senti l’herbe mouillée sous mes chaussures. La porte d’entrée, en chêne massif, s’est ouverte sans un bruit avec la clé. Puis j’ai poussé et je suis entrée.

La maison sentait le renfermé, le propre, mais aussi quelque chose de chimique. J’ai allumé la petite lampe de poche de mon téléphone. Le salon était tel que dans mon souvenir, avec ses meubles anciens et ses rideaux lourds. Mais mon regard s’est posé sur les escaliers : des escaliers en bois ciré, de l’autre côté du séjour, qui menaient à la mezzanine.

Il y avait une belle carpette beige au pied, mais je l’avais remarqué la première fois : les marches étaient en chêne sombre et semblaient toutes neuves. Je me suis agenouillée. Au-dessus de ma tête, j’ai entendu un craquement. J’ai retenu ma respiration.

Ce n’était rien, juste la maison qui grince, me suis-je dit. J’ai fait le tour de la pièce, cherchant la chambre de Jeune Viève au rez-de-chaussée, celle que Camille m’avait montrée un jour. La porte était entrouverte. Je l’ai poussée doucement.

La pièce était dans l’obscurité, mais la lune, à travers les volets, éclairait le lit à baldaquin. La couette était intacte, les oreillers bien alignés. Sur la coiffeuse, des cadres en argent. Je me suis glissée dans la pièce, la lampe de poche éclairant la paroi du fond, juste contre la fenêtre.

Là. Je me suis accroupie, j’ai tâté la plinthe. La planche de bois se soulevait légèrement du bout des doigts. J’ai glissé ma main à l’intérieur et j’ai touché quelque chose de froid, de métallique, un cadre, puis du papier.

J’ai tiré. C’était un petit carnet en cuir rouge, à moitié dévoré par l’humidité. J’étais sur le point de me relever lorsqu’une voix a retenti dans l’obscurité derrière moi. — Je savais que tu viendrais, Martine.

J’ai sursauté et je me suis retournée, le souffle coupé. Mathieu était adossé au chambranle, les bras croisés, un sourire presque détendu sur les lèvres. Il portait un pull sombre, mais ce n’était pas une tenue de fête. C’était une tenue de nuit.

Personne qui n’était pas censé être à des centaines de kilomètres, en ce moment. — Surpris de me voir ? a-t-il dit d’une voix mielleuse. Camille a eu un rendez-vous avorté à cause du mauvais temps.

On a pris un vol plus tôt. Elle était trop fatiguée pour venir voir comment allait sa chère maman, alors je me suis proposé de passer te chercher, martine. — Tu ne devrais pas être ici, ai-je réussi à balbutier en cachant le carnet dans mon dos. — Je devrais être à Miami, je sais.

Mais j’ai menti à ma femme parce que j’avais besoin de vérifier quelque chose, ici. Pour m’assurer que ma vieille belle-mère s’en sortait bien. Et j’ai vu ta voiture, garée dans la petite rue, à l’écart. Alors j’ai attendu de voir si tu allais faire une bêtise.

Et tu vois, tu viens de nous éviter une bien longue démarche, ma belle-mère préférée. Il s’est décollé du mur, les mains dans les poches, refermant la porte derrière lui d’un coup de pied, un claquement sec qui a résonné dans le silence de la maison. — Donne-moi le carnet, Martine. Ne complique pas les choses.

Je l’ai regardé, puis j’ai regardé la porte derrière lui, le couloir sombre vers la sortie. — Camille n’y est pour rien. Elle ne peut pas être mouillée dans cette histoire. C’est pour elle que je reviens.

Si tu veux quelqu’un à protéger, donne-moi le carnet et je te laisse ta vie. Mon cœur frappait fort dans mes côtes. Derrière moi, la fenêtre, au rez-de-chaussée. Une issue.

Peut-être. — Vous ne vous en sortirez pas, ai-je dit en reculant d’un pas, sentant le bout du lit dans mes mollets. Vous avez poussé votre mère dans les escaliers. Vous l’auriez laissée mourir.

Vous êtes prêt à tuer une vieille dame, alors quoi ? Je dois croire que vous allez vous arrêter avec moi, cette nuit ? — Tu as raison, dit-il en s’approchant. Je ne vais pas m’arrêter là.

Mais je peux choisir qui sera innocent dans cette histoire. Si tu me donnes ce carnet, je te jure que Camille et toi, vous ne saurez jamais rien. Vous resterez toutes les deux en vie. Je dirai à la police que ma mère avait une chute, qu’elle a fait une rechute, qu’elle est morte dans son sommeil, en paix, qui viendra la contredire ?

Même dans la pénombre, je voyais ses yeux briller. — Je te donne dix secondes, Martine. J’ai fait un pas de côté, vers la commode. Il a ri doucement.

— Je te voux voyons, tu cours chercher une arme ? Dans la maison de ta fille ? — C’est la maison de Jeune Viève. J’ai eu le déclic.

J’ai foncé vers la porte, mais il a été plus rapide, m’attrapant par le bras et me plaquant contre la paroi. Sa main a clamé mon poignet contre le mur, cherchant à me faire lâcher le carnet. — Tu es aussi obstinée que ta fille, a-t-il murmuré, le souffle court dans mon oreille. Passe-moi ce carnet, Martine !

Maintenant ! — Ces jeunes, là-bas, dehors, dans la rue. Le voisin d’en face, il a appelé la police, ai-je sifflé entre mes dents. Mathieu a ri, mais son regard s’est déplacé une seconde vers la fenêtre.

C’est le moment que j’ai attendu. J’ai ramené mon genou avec toute la force que j’avais, touchant un endroit qui l’a fait jurer de douleur. Il a lâché mon bras en vacillant, surpris par l’attaque. J’ai couru vers la porte, je l’ai ouverte d’une main tremblante et je me suis précipitée dans le couloir.

Le salon était immense et plongé dans l’obscurité. J’ai couru vers l’entrée, tiré la porte de toute mes forces, mais elle ne bougeait pas. La clé n’était pas dans la serrure. Mathieu a ri derrière moi, calmement, le bruit de sa ceinture claquant comme une menace.

— J’ai retiré la clé de l’intérieur en arrivant, Martine. Autant pour moi si je t’ai semblé désorganisé. Il s’approchait, la silhouette massive dans l’encadrement de la porte. Je me suis retournée vers le salon, mes mains fouillant le vide.

Mon regard s’est arrêté sur la table d’époque, chargée de bibelots. Un cendrier en cristal lourd m’a servi de projectile. Je l’ai lancé de toutes mes forces en direction de la grande baie vitrée, derrière l’escalier. Un fracas de verre brisé a éclaté dans la nuit.

Le cendrier a traversé le carreau, dégringolé dans le vide, rebondissant quelque part dans le jardin. L’alarme de la maison s’est déclenchée, une sirène hurlante qui crevait les tympans. Mathieu a poussé un juron, les mains plaquées sur ses oreilles. — Tu vas me le payer, espèce de vieille folle !

Je me suis ruée sur les escaliers, quatre à quatre, dans une remontée que mes pauvres genoux n’avaient pas connu depuis trente ans. Les marches de bois résonnaient sous mes pas. Il courait derrière moi, mais il manquait d’aisance, il glissait sur le sol récemment ciré. Moi, je connaissais chaque planche.

Arrivée en haut, je me suis engouffrée dans la première chambre, j’ai claqué la porte et j’ai poussé une lourde commode en noyer qui bloquait l’entrée. L’alarme hurlait toujours. Dehors, des chiens se sont mis à aboyer. Dans la rue, d’autres fenêtres se sont allumées.

Mathieu martelait la porte de son poing. — Va-t’en Martine ! Je te conseille d’ouvrir, ça va empirer ! Je me suis adossée au mur, le carnet collé contre ma poitrine, essayant de reprendre mon souffle.

Dans une maison silencieuse, j’ai entendu au loin la sirène d’une voiture de police. Une vraie voix de Dieu. Mathieu l’a entendue aussi. La porte a tremblé à nouveau sous un dernier coup, puis plus rien.

Dans l’interphone de la maison, une voix a retenti, amplifiée par la cour : « Police ! Tout le monde à l’intérieur, sortez en montrant vos mains ! »

Il y a eu un silence assourdissant malgré l’alarme, et puis un bruit de cavalcade dans l’entrée. J’ai attendu, tremblante, qu’on tambourine à la porte.

— Maman ! Maman, ouvre ! C’est moi, Camille ! Camille.

J’ai repoussé la commode d’un mouvement d’épaule, j’ai ouvert la porte. Elle était là, au bas des escaliers, en imperméable, les joues ruisselantes de larmes, menottée à un agent qui la tenait par le bras, une expression de panique totale sur le visage. — Maman ! Dieu merci, tu vas bien !

Il est là ? Où est Mathieu ? Il t’a fait du mal ? Je n’ai pas répondu.

J’ai regardé ma fille, ma camille, ma frêle petite fleur, tremblante dans les bras d’un policier. Elle n’avait pas les yeux d’une maîtresse chanteuse. — Tu es venue me chercher ? ai-je réussi à dire d’une voix rauque.

— On a reçu l’alarme de la maison dans l’appartement, dit-elle, sa voix se brisant. J’ai cru qu’ils avaient cambriolé, ou pire. J’ai su que ce n’était pas normal. J’ai appelé la police en chemin, je me suis dit que tu étais seule.

Maman, s’il te plaît, dis-moi ce qui se passe ? Un autre policier est sorti de la maison, traînant Mathieu menotté, un hématome s’épanouissant au-dessus de son œil, les lèvres pincées en une fine ligne de fureur. Il a lancé un regard mauvais à Camille. — Tu me quittes, Cam.

Bien joué. Quelle journée parfaite pour décorer le sapin. Il a ricané amèrement, puis il a regardé par-dessus son épaule, droit dans ce carnet écarlate que je tenais contre ma poitrine. Camille n’a pas regardé son mari.

Son regard allait de moi au carnet, bouleversé, incrédule. — Maman ? Qu’est-ce qu’il dit ? Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Je l’ai regardée. Je l’ai tous regardée. Le silence entre nous, c’était le sable qui coulait, lentement. Puis j’ai tendu le carnet à l’agent, qui l’a pris.

— Tout est là-dedans, ai-je dit d’une voix ferme, à l’intention de ma fille. Depuis le début. Vos comptes à Miami, vos mensonges, les poussées dans l’escalier.

C’est fini.